—Cela augmenterait l'indigence, voulez-vous dire? Petite affaire. Ça se tassera. Ça s'égalisera. La misère, comme les liquides, tend vers son niveau.
Je vais assez souvent au Valvert. La comtesse est fort aimable pour moi; le comte lui-même semble m'avoir pris en amitié; cela vient sans doute de ce que je me suis fait une règle de ne jamais lui poser une question. Quant à l'abbé, j'ai toujours grand plaisir à le voir; son ironie me met, ou me remet, du cynisme dans l'âme, me donne un amer et pressant désir de vivre, de dépenser des forces. Et je me souviens, à ces moments-là, que Mme Hardouin est très belle; et j'en redeviens amoureux, éperdûment amoureux.
C'est une chose, je pense, dont Mme Hardouin se doute un peu, mais qu'elle doit feindre d'ignorer jusqu'à ce que j'aie fait l'indispensable déclaration. Et cet aveu nécessaire des sentiments qui m'agitent m'est assez difficile. Ce n'est pas que je sois arrêté par les scrupules qui m'avaient retenu tout d'abord; j'ai acquis la conviction que Me Hardouin se préoccupe fort peu de ce que peut faire sa femme; toute l'affection du notaire est certainement concentrée sur une enfant qu'il a eue d'un premier mariage, une petite fille de dix ans environ. Les obstacles auxquels je faisais allusion sont purement matériels.
La maison du notaire est transformée, depuis quelques temps, en une sorte d'agence électorale. Le député de Malenvers, le vieux Laventoux, est mort dernièrement et la ville doit lui donner un remplaçant. Les conservateurs, qui mascaradent en boulangistes, ont choisi pour leur champion un avocat clérical nommé Letonnelier, et le candidat des républicains est l'avocat Courbassol, gloire locale, ancien député de Paris auquel la grande ville, aux dernières élections, a préféré un boulangiste. Le gouvernement fait l'impossible pour assurer le triomphe de Courbassol; et Me Hardouin travaille énergiquement au succès de l'homme dont la continuelle présence chez lui fait tant jaser, et qu'il méprise assurément. La politique a de ces mystères.
Comme il m'est impossible d'avoir avec Mme Hardouin, chez elle, l'entretien que je désire, je m'avise d'un expédient. Je sais qu'elle se rend assidûment à l'église, chaque soir, afin d'ouïr les sermons d'un moine que le gouvernement a secrètement chargé, dans le département, d'une mission des plus délicates. Les gens au pouvoir, justement effrayés des progrès rapides de la dépopulation, ont fait marché avec certaines congrégations qui ont entrepris de prêcher, par toute la France, la bonne parole de la fécondité. Les prédicateurs en robes brunes, blanches ou noires effrayent les femmes volontairement stériles de l'horreur des châtiments éternels; ils stigmatisent la prudence conjugale; jettent l'anathème aux ablutions; déclarent au nom du ciel que l'eau bénite doit suffire à une épouse chrétienne. Les femmes, que terrorise l'idée d'être exclues de la sainte table, au vu de toute la ville, promettent d'obéir aux recommandations du moine, et y obéissent quelquefois.
C'est au cours du sermon d'un capucin repopulateur que j'ai pu entamer avec Mme Hardouin, auprès de laquelle je m'étais placé comme par hasard, une petite conversation d'un tour légèrement immodeste. Et je n'ai pas quitté la dame, que j'avais reconduite chez elle, avant de lui avoir fait, ainsi qu'on disait autrefois, l'aveu de ma flamme. Cette flamme, j'espère que Mme Hardouin consentira, comme on disait encore, à la couronner. En fait, elle m'accorde un rendez-vous; puis, un second; puis, un troisième. Et enfin, un soir, elle couronne....
Le lendemain de ce soir-là, le lieutenant Labourgnolle, un bon camarade, me déclare avoir vu sortir de ma maison Mme la notairesse; comme supplément d'informations, il ajoute qu'il l'a vue entrer, un quart d'heure plus tard, dans la maison qu'habite Courbassol. Est-ce possible?... Comme psychologue, persuadé qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, fût-ce un pas redoublé, je suis assez disposé à admettre la chose; mais comme amoureux, je me rebiffe.....
D'ailleurs, Courbassol serait trop heureux; il aurait toutes les chances à la fois. Il vient d'être élu député à une forte majorité. Cette élection a produit dans Malenvers une sensation énorme.
Cette sensation, pourtant, disparaît sous l'émotion que causent coup sur coup plusieurs vols très importants, commis dans la ville ou aux environs, et dont les auteurs restent inconnus. Ces cambriolages audacieux se répètent à de courts intervalles; on dirait que les criminels agissent d'après un plan très habile et sur des indications certaines. Le colonel de dragons vient d'être volé d'une quantité de titres, valeurs allemandes pour la plus grande partie: actions de la Brasserie des Jésuites de Ratisbonne, actions des Tramways de Munich, titres de Chemins de fer prussiens et du Sud de l'Allemagne, lettres de gages de la Banque bavaroise, etc., etc. Le brave colonel est désolé; non seulement d'avoir été dépouillé d'une centaine de mille francs, mais surtout d'avoir été obligé de laisser savoir qu'il contribuait, financièrement, à la prospérité de gens qu'il doit considérer comme ses ennemis. Après tout, les artilleurs seulement s'étant, jusqu'à présent, vantés d'avoir du flair, on ne peut reprocher à un dragon de ne point trouver d'odeur à l'argent.
Une nuit que je sortais furtivement de la maison de la notairesse, dans la chambre de laquelle je me hasarde de temps en temps, j'ai aperçu, en traversant le jardin, de la lumière à l'une des fenêtres du rez-de-chaussée. Je me suis approché à pas de loup; j'ai distingué, à travers les vitres, Me Hardouin qui semblait donner des explications à un personnage dont, malheureusement, je n'ai pu voir la figure. Ce conciliabule, à deux heures du matin, m'a paru singulier; et j'ai fait part des conjectures qu'il m'a suggérées, aussitôt que possible, à la notairesse. Elle s'est troublée, a commencé à parler de choses très graves, s'est rétractée, a fini par déclarer qu'elle ne savait rien et que mes suppositions n'avaient pas le sens commun.