Peut-être. Du reste, même en admettant que Me Hardouin donne un caractère plus direct et plus brutal à cette industrie judiciaire et extra-judiciaire qui est organisée pour la spoliation générale,—que m'importe? Mme Hardouin est une maîtresse aimable; son mari ne me la dispute pas; et voila l'important.

Et puis, n'y a-t-il pas des gens pour prétendre que le voleur a son utilité? Paradoxe, c'est possible. Mais les crimes que le brigand inconnu vient de perpétrer à Malenvers, la France, fille aînée de l'Eglise, n'est-elle pas en train de les commettre, multipliés à l'infini, in partibus infidelium?


Le général Maubart, qui n'était jusqu'ici que le héros de Nourhas, est maintenant le conquérant du Garamaka. La France est plus fière de sa dernière conquête que le triomphateur lui-même; les journaux qu'elle lit ne lui laissent point ignorer l'énorme valeur de sa nouvelle possession; et elle semble tout à fait convaincue de cette grande vérité: que son avenir est au Soudan. Quant à mon père, il n'est certainement pas insensible à la douceur des louanges; il est loin de dédaigner la gloire que lui vaut son succès; mais il a laissé au second plan les satisfactions d'amour-propre. Ce sont des considérations d'un ordre plus matériel qui provoquent son allégresse.

Je le trouve à Paris, où j'ai été le voir dès son retour, installé dans un luxueux appartement de l'avenue de Villiers. C'est la baronne de Haulka, paraît-il, qui lui a préparé cette délicieuse retraite; le goût de la baronne est indiscutable, mais ne doit pas laisser d'être coûteux.

—Qu'est-ce que ça fiche! s'écrie mon père. Est-ce que tu te figures que je reviens les mains vides? Pour te détromper, mon garçon, je vais t'annoncer une bonne nouvelle. Je n'ai point oublié que je n'ai pas eu l'occasion, jusqu'ici, de régler mes comptes de tutelle, et que je te dois encore une certaine somme; je tiens cette somme à ta disposition. Aie patience, et tu ne pourras pas dire que ton père t'aura fait tort d'un sou. Après-demain, je te remettrai une somme de cinquante mille francs... Qu'est-ce que tu dis?

—Je ne disais rien; mais je te remercie...

—C'est bon, c'est bon; nous ne nous disputerons pas pour ça; si tu ne veux pas cinquante mille francs, nous dirons vingt-cinq mille; moi, ça m'est égal. Mettons vingt mille francs pour faire un chiffre rond. C'est juste ce que doit me verser demain un marchand d'antiquités pour quelques bibelots que je lui ai vendus. Ces sauvages du Garamaka avaient une sorte de civilisation, et leurs objets d'art ont du prix. J'en ai rapporté douze caisses, de cinq cents kilos chacune; tout le plus chouette. Il y a des choses charmantes que la baronne elle-même admire.

—Alors, ces sauvages avaient de bons côtés?

—C'étaient des gens très doux, très calmes, presque sans mauvais instincts. La preuve, c'est que nous les avons massacrés par centaines et par milliers, et qu'ils n'ont pas rouspetté. Les histoires de cruauté qu'on débitait sur leur compte n'étaient que des mensonges inventés par les missionnaires. Malgré tout, ces mensonges n'ont pas fait de mal, puisqu'ils ont amené la guerre. Tu sais que je n'en pince pas pour la calotte, mais je dois dire que les missionnaires nous ont été très utiles; ils nous ont donné tous les renseignements au sujet du pays, qu'ils connaissaient parfaitement car ils y avaient toujours été bien reçus, au sujet des taxes à imposer, des amendes à infliger, des contributions, etc. Si ces bons pères n'avaient pas été là, nous nous serions fait rouler; nous n'aurions pas exigé assez; mais avec eux... confiscations, rançons, razzias, ça n'arrêtait pas. Tu comprends ce que tout ça me vaut; tu peux te reporter aux règlements; tu y verras que les prises faites par les détachements leur appartiennent. Avec les retours du bâton, ça m'a fait un joli denier. Le trésor seul du roi Gabaurin s'élevait à huit millions. Ce pauvre roi ne nous pas donné beaucoup de fil à retordre; sans son fils Melahdou, la campagne n'aurait duré qu'un mois. Ces brigands de sauvages n'ont que des fusils à pierre qui portent à deux cents mètres. C'est à peine s'ils m'ont tué une douzaine d'hommes.