—Pourtant, les journaux disent que la mortalité a été très élevée?
—Ça, mon petit, c'est la faute des médicaments; il n'y en avait pas. C'est peut-être aussi la faute de la nourriture; il n'y en avait pas. Même les officiers avaient à peine leur petit confortable; dans des cas pareils, bien entendu, la troupe se brosse le ventre. Les mesures avaient été mal prises. C'est la faute à ce salaud de Boulanger; s'il laissait le gouvernement tranquille, on aurait le temps de préparer les expéditions, et l'on gaspillerait moins d'existences et moins d'argent.
Mais pourquoi donc? Pourquoi épargner le sang et les ressources d'un peuple qui devrait faire la guerre, qui ne veut pas faire la guerre, et qui est assez vil pour consentir aux misérables entreprises coloniales qui ne servent qu'à engraisser une bande de galonnés et de mercantis? L'Allemagne crache au nez de la France, l'Angleterre lui botte le cul. Ça ne compte pas: l'Allemagne et l'Angleterre sont fortes. Mais le Garamaka a brûlé la chapelle d'un Jésuite: A bas le Garamaka! En avant pour le Garamaka! Annexons le Garamaka! Misérable et imbécile, tout ça. D'autant plus que c'est reculer pour mieux sauter. Il faudra encore y passer, par la terrible route de la Guerre, pour arriver à cette existence que les nations pressentent et admirent dans leurs rêves, rêves qui en se réalisant tueront la guerre et qui ne peuvent être, pourtant, réalisés que par la guerre.
—Quel peuple! dis-je en conclusion; et quels chefs il a choisis! Mais, étant donnée une nation pareille, que mettre à la place d'un pareil gouvernement?
—Mets-y un clou! s'écrie mon père; et si tu veux faire ton chemin dans l'armée, ne parle jamais de la nécessité d'une guerre. Nous sommes là pour maintenir la paix; rappelle-toi ça. C'est juste ce que les pouvoirs publics m'ont dit à Marseille, lorsqu'ils sont venus me recevoir à mon retour. Ils m'ont dit que j'avais conquis le Garamaka pour maintenir la paix. C'est bien possible. Il y avait des petites filles, gentilles à croquer, qui m'ont offert des fleurs, des fonctionnaires écailleux qui m'ont infligé des discours, un poète déplumé qui a lu une pièce de vers où il me disait que je lui débarquais dans le coeur. Je suis dur à épater, mais il m'en a bouché un coin. Enfin, on a été bien gentil... Tu comprends, je suis enchanté d'avoir dirigé cette expédition. Profits pécuniaires à part, j'ai maintenant l'avantage d'avoir commandé en chef devant l'ennemi. Et puis, j'ai la satisfaction personnelle d'avoir combattu pour la civilisation.
Un peu pour dissimuler un sourire, je me dirige vers une table sur laquelle est déposée une grande boîte; j'en soulève le couvercle, mais je le laisse retomber immédiatement. Cette boîte est pleine de petits os, d'ongles, de dents qui ont appartenu à des hommes.
—Ah! ah! ah! ricane mon père, tu ne sais pas ce que c'est que ça? C'est pour faire des bijoux porte-veine. Une idée d'un bijoutier de la rue de la Paix; il m'avait demandé de lui rapporter ces choses-là: il doit les monter en or. Ça va faire fureur; on était las du cochon. On appellera ça la breloque humaine...
Je ne reste que quelques jours à Paris. Pas assez longtemps pour être présenté à la baronne de Haulka, qui vient de se voir obligée d'entreprendre un petit voyage en Allemagne pour affaires personnelles. Assez longtemps cependant pour recevoir une partie de la somme que m'avait promise mon père; dix mille francs environ; le marchand d'antiquités ne l'a pas payé complètement et le bijoutier de la rue de la Paix ne lancera la breloque humaine qu'au moment des étrennes. Enfin, dix mille francs valent mieux que rien.
A vrai dire, je n'ai pas de grosses dépenses à faire à Malenvers. L'été est venu, et les plaisirs champêtres qu'il ménage ne sont pas très coûteux. De plus, vous savez combien il est avantageux (en province) d'avoir pour maîtresse une femme mariée. En province, ce n'est pas du tout comme à Paris, où ce sont les femmes qui ne coûtent rien qui coûtent le plus cher.
Quoique les femmes mariées aient du bon, il ne faut pas aller jusqu'à croire que leur fidélité à leurs amants est éternelle. Tout passe, tout lasse, tout casse. Mme Hardouin semble vouloir me démontrer le bien-fondé de ce vieux dicton. Elle me délaisse de plus en plus. J'ai entendu dire qu'on l'a vue plusieurs fois en compagnie du député Courbassol, dont la réputation grandit tous les jours, que la presse représente comme ministrable, et qui est venu passer quelque temps à Malenvers. Ces rumeurs m'ont ému; d'autant plus que la notairesse ne m'a pas honoré d'une seule visite depuis près d'un mois. Une pareille indifférence blesse profondément mon amour-propre. Je me décide à faire tenir à Mme Hardouin une lettre de reproches. Elle me répond qu'elle a résolu de rompre toutes relations avec moi.