Si je réfléchissais, je n'insisterais certainement pas. Mais je ne réfléchis point, ma vanité froissée me persuade de la nécessité d'explications, et je suis sur le point d'insister lorsque je reçois, un soir, la visite de l'abbé Lamargelle.


L'abbé, je ne tarde point à m'en rendre compte, est au courant de mes affaires et de mes préoccupations les plus intimes. En quelques phrases de tournure vague, mais dont le sens précis ne m'échappe pas, il fait le procès de mon indifférence aux promesses et aux offres de l'existence, il blâme le détachement d'amateur blasé avec lequel je semble considérer la vie. Il me laisse entendre que je devrais prendre plus d'intérêt aux choses et aux gens qui m'environnent, à moi-même, surtout à moi-même; pourquoi négliger des bons vouloirs et des sympathies qui pourraient n'être pas inutiles et méritent sûrement d'être appréciés? Pourquoi, par exemple, ne m'a-t-on pas vu depuis longtemps déjà au château du Valvert? Le comte de Movéans, hier soir, regrettait mon absence...

Je m'excuse. Je promets une visite pour le lendemain. Au fait, pourquoi perdrai-je mon temps à poursuivre Mme Hardouin de mes récriminations? Je laisserai entendre, au besoin, que c'est moi qui ai voulu la rupture. On lui découvrira des remplaçantes, à la notairesse...

Au Valvert, je trouve plusieurs personnes récemment arrivées de Paris, et qui me sont inconnues. L'abbé ne m'avait pas soufflé mot de leur présence, et je m'en étonne. Parmi elles, il y a une jeune nièce de la comtesse, Mlle Pilastre, et Mlle de Lahaye-Marmenteau, soeur du général et marraine de la jeune fille; cette dame, qui, paraît-il, connaît beaucoup mon père, est charmante pour moi. En somme, la réception qui m'est faite est plus que cordiale; et, telle est ma simplicité vaniteuse ou nonchalante, il me semble tout naturel qu'il en soit ainsi.

C'est pourquoi ma surprise est grande lorsque, deux jours plus tard, j'apprends indirectement qu'il n'est bruit, au régiment et en ville, que de mon prochain mariage avec Mlle Pilastre. Après réflexion, je me décide à feindre d'ignorer ces rumeurs; mais je me promets aussi, me rappelant que l'amabilité de l'accueil qui me fut fait avait quelque chose d'insolite, d'étudier sérieusement les hôtes du Valvert à ma prochaine visite au château.

Je n'y manque point. Et je m'aperçois assez facilement qu'on a des vues sur moi. On a tort; je ne me marierai point, je m'en fais le serment à moi-même. Et là-dessus, je laisse venir. Mlle Pilastre est une jeune fille de vingt ans, jolie, mais très visiblement difforme; cette difformité paraît-il, est le résultat d'un accident. Intelligente, je le crois; sans pourtant pouvoir l'affirmer. Mlle Pilastre parle peu; sa timidité est très grande. Elle paraît décontenancée, dépaysée; elle a l'air peu accoutumée à la comtesse, sa tante, et au comte de Movéans, son oncle par alliance; elle semble n'avoir jamais vu le jeune vicomte. Ce sont là, m'a dit l'abbé, des choses qui s'expliquent aisément. Mlle Pilastre a toujours vécu très en dehors de sa famille; son père, le grand industriel parisien, était complètement pris par ses affaires; sa mère, qui mourut en 1886, avait une si mauvaise santé qu'il ne lui fut jamais possible de s'occuper de son enfant. La jeune fille a donc été élevée par sa marraine, Mlle de Lahaye-Marmenteau, soeur du général qui lui-même fut parrain de l'enfant. Mlle Pilastre, sur l'avis des médecins, a presque toujours vécu dans le Midi; elle n'a eu que peu d'occasions de voir ses parents; de plus, elle est d'un naturel assez réservé. Les yeux et les cheveux très noirs, la peau mate de Mlle Pilastre rappelant fortement le type italien, je cherche à savoir si Mme Pilastre, la mère, était Italienne. L'abbé me fait des réponses évasives. Il n'a pas l'air de tenir outre mesure à me voir convoler en justes noces. C'est un entremetteur peu convaincu.

La comtesse, au contraire, fait du zèle; elle ne me permet pas de décliner une seule de ses invitations, qui se succèdent rapidement; elle développe des aptitudes de marieuse fûtée, mais pas sans discrétion. Quant à Mlle de Lahaye-Marmenteau, elle ne me presse en aucune façon; c'est son sourire seul qui semble me dire: «Si vous n'épousez pas ma filleule, vous serez un sot.» Cette vieille demoiselle, qui a dépassé la cinquantaine, me plaît beaucoup; elle sait être vieille, et n'a ni les manières pédantesques ni l'amertume de la vieille fille. Elle a des convictions optimistes qu'elle pousse très loin; par exemple, elle croit que la guerre est une excellente institution destinée par la Providence à réduire la population mâle de la terre. Elle a des yeux bleus très vifs, une bouche en éveil, un air général de satisfaction; quelque chose de sautillant, dansant, jamais en repos, clignant sur de la joie, souvenue plutôt que ressentie; et beaucoup d'intelligence, très calme et très fine, là-dessous. Je ne me marierai pas, c'est certain; mais si je devais par impossible changer d'avis, c'est Mlle de Lahaye-Marmenteau qui opérerait ma conversion.

Cependant, au régiment, on jase. On parle de mes fiançailles comme d'un fait accompli. On me complimente de mon alliance avec une famille en si bons termes avec le général de Lahaye-Marmenteau; le général va être mis avant peu à la tête de l'État-Major général. Quel veinard je suis!... Je ne puis arriver à décourager les commérages. Je commence à penser qu'un mariage, à bien prendre, me serait plus utile que cinq ou six actions d'éclat. Et les actions d'éclat, où sont-elles possibles aujourd'hui? L'armée est devenue si peu militaire!... Quant à quitter le service... Le fait me serait sans doute possible, même facile; mais l'idée m'en est insupportable; je pourrais vivre sans épaulette, mais je ne me vois pas vivre sans épaulette... Un mariage, il est vrai, me priverait de ma liberté. Hé! Qu'est-ce que j'en fais, de ma liberté? Suis-je libre, seulement?... Me Hardouin, auquel je vais faire une visite, m'assure que le célibataire est le seul être qui ignore la liberté des moeurs. «Si vous voulez connaître cette liberté, dit-il, et en jouir, mariez-vous.» Le notaire me laisse entendre que je ne retrouverai pas l'occasion qui m'est offerte. Il m'assure que la difformité de la jeune fille est à peine apparente. «Du reste, ajoute-t-il, ce n'est point un brevet de longue vie.» Je médite, en m'en allant...

Au Valvert, on s'impatiente. La comtesse devient agressive. Le comte me prend à part, deux ou trois fois, et ânonne des choses. «Mariage... lien sacré... devoir patriotique... béni de Dieu... l'Eglise... l'Armée...» Mlle de Lahaye-Marmenteau, maintenant, entre en lice. Elle parle dix fois par jour de mon père, l'appelle invariablement «le héros de Nourhas, conquérant du Garamaka». Elle dit qu'il serait si heureux de me voir faire souche. Elle fait sonner très haut la fortune de sa filleule; elle ne cache pas non plus—loin de là—son intention d'en faire son héritière. Mais Mlle de Lahaye-Marmenteau est-elle riche?