On dit oui. Pourtant, aussi, on dit non. On dit qu'elle s'est ruinée pour son frère, autrefois, et s'est ainsi condamnée au célibat; et que depuis ce temps le général subvient à ses besoins. On dit que les Lahaye-Marmenteau n'ont pas le sou. On dit que le général, bien que dépensant à pleines mains—c'est surtout à sa «générosité» qu'il va devoir, demain, sa situation à la tête de l'État-Major—n'a rien à lui. On dit qu'il se procure des fonds par des moyens douteux. On dit, pourtant, que ses mariages—et surtout le second—lui ont valu de grosses sommes. Mais on dit, encore, que sa présente femme a obtenu une séparation de biens. Que croire? Je sais pertinemment, pour ma part, que le général s'est livré à des trafics auxquels ne songerait même pas un homme riche; mais... Après tout peu importe; il est certain que M. Pilastre est riche. Est-ce sûr?... J'interroge l'abbé, qui me déclare que, s'il faut en croire des gens bien informés... Il me sonde; il cherche à connaître mes intentions. Je le presse: dois-je songer au mariage? Il répond comme l'avocat de Panurge. Je le quitte—décidé à dire le soir même à la comtesse que je ne veux pas me marier.

Mais, le soir, j'ai à peine le temps d'apercevoir la comtesse; elle est indisposée et se retire de bonne heure. Et Mlle de Lahaye-Marmenteau me montre une lettre de son frère le général, lettre qu'elle vient de recevoir et qui contient des phrases excessivement flatteuses pour mon père et pour moi. Et puis, le hasard fait que j'ai une longue conversation avec Mlle Pilastre; une conversation telle que je ne l'aurais jamais espérée, pleine de charme. Mlle Pilastre ne me produit plus l'impression qu'elle m'avait donnée tout d'abord, celle d'un pauvre petit animal apeuré; elle me semble une douce imperfection, très délicate et très intéressante, anxieuse de l'harmonie qui vibre dans le bonheur qu'on reçoit et qu'on donne. Je sens chanceler mes résolutions. On a beau dire, un mariage... Pourtant... Que faire?...


Et voici quelqu'un, tout d'un coup, qui m'apparaît pour me dire ce qu'il faut faire. Adèle Curmont. Je reçois un mot, une après-midi, m'annonçant qu'elle vient d'arriver de Paris et qu'elle m'attend, toute affaire cessante, à l'hôtel du Chariot d'Or. Me rappelant le «sans rancune» avec lequel elle a pris congé de moi à Angenis et la façon dont elle a tenu parole, au dire du général de Porchemart, j'hésite à me rendre à l'invitation. Je m'y décide cependant, peut-être autant par curiosité que par crainte.

Adèle m'apprend, dès les premiers mots, qu'elle sait que je vais me marier. Il paraît que M. Pilastre, auquel sa fortune de grand industriel, plus encore que son grade dans la territoriale, assure de nombreuses amitiés au Cercle Militaire, s'y est vanté du prochain mariage de sa fille avec le fils du héros de Nourhas. La nouvelle a été colportée avec d'autant plus d'activité que la richesse de M. Pilastre lui crée bien des envieux, et que sa paternité réelle fait l'objet de plus d'un doute; je n'ignore pas, probablement, que jusqu'à ces temps derniers M. Pilastre avait toujours été tenu pour célibataire et que personne n'a jamais connu sa femme. Ou bien, ne suis-je au courant d'aucune des légendes qui circulent à ce sujet?

Adèle parle d'une voix moqueuse, pointue, méchante, qui m'inspire une grande défiance. Et puis, je me sens peu à mon aise sous son regard clair, froid, qui darde comme une flèche de volonté. Je devine en cette femme, dont la beauté est grande et les manières élégamment simples, une science complète de la vie, une énorme habileté à poser et à résoudre les problèmes de l'existence moderne. Ce qu'elle a fait et ce qu'elle fut, je l'ignore ou peu s'en faut. Mais je sens qu'elle est devenue un être de calcul et de force implacable; et je dois courber mon orgueil devant sa supériorité. Du reste, elle semble me traiter un peu en quantité négligeable; elle n'a pas fait paraître la moindre émotion en m'apercevant, me parle aussi posément que si elle m'avait vu hier encore, et a même repris tout de suite un tutoiement qui me gêne... Je réponds que je n'ai entendu parler de rien et que les cancans n'ont pour moi aucun attrait; que, d'ailleurs, je n'ai nullement pris la résolution d'épouser qui que ce soit.

—Tu as raison, dit Adèle. Tu n'es pas poussé au mariage par des raisons d'honneur, n'est-ce pas? Un homme d'honneur, je le sais, doit toujours payer ses billets protestés et ses dettes de jeu, même s'il doit se marier pour trouver de l'argent. Mais tel n'est point ton cas, j'en suis sûre. Un mariage même avec une demoiselle plus ou moins apparentée à des archevêques à plume blanche, ne te servirait pas à grand'chose. Vois-tu, il n'y a rien à faire sous l'épaulette. La carrière militaire n'a plus d'issue. Ni pour les intelligents, ni même pour les sots. Regarde, par exemple, ces deux hommes: Boulanger et Porchemart. Ils avaient tous deux tout ce qu'il faut pour réussir. Boulanger était un imbécile et avait pour lui tous les imbéciles. Porchemart était une intelligence et il était seul. Cependant ils n'arrivent à rien, ni l'un ni l'autre. Pourquoi? Parce qu'ils portent l'épaulette. Et les gens qui portent l'épaulette sont désormais les sous-ordres, les comparses ou les victimes des gens qui ne la portent point.

—On ne réussit pas toujours non plus, dis-je en ricanant, dans les professions civiles. Ton frère, si je voulais citer quelqu'un... Je lis les journaux, tu sais.

—Tu ferais mieux de lire l'Annuaire, répond Adèle froidement. Tu y verrais depuis combien de temps tu es lieutenant. Quant à mon frère, il a mal tourné, c'est vrai. Mais, mon cher, c'est grâce à moi. J'avais une vengeance à satisfaire, tu te rappelles? Je lui ai lancé une petite femme, dans sa préfecture; une petite femme dont j'étais sûre et qui avait les dents longues. Il a commis des faux. Pas grand'chose, par le temps qui court; mais ils sont tombés dans mes mains. C'est moi qui ai provoqué le scandale, indirectement. On a été obligé d'arrêter Albert. C'était le bagne. Le gouvernement, au dernier moment, lui a permis de s'échapper, de disparaître. Réflexion faite, je préfère le laisser où il est—à perpétuité.

—Où est-il?