—A la Trappe. Il est trappiste. Il édifie le couvent par sa dévotion. (Adèle éclate de rire). Ah! non! Quand je pense qu'il a fait enterrer maman civilement!... Quelle farce!...

J'ai un frisson. Je ne puis m'empêcher d'admirer et d'envier, presque, la force de volonté de cette femme; et cette énergie féroce m'épouvante. Adèle m'attire et m'effraye. Je sens qu'elle serait à moi, tout à moi, si je voulais, en dépit d'elle-même; n'est-ce pas parce qu'elle a été à moi qu'elle est ce qu'elle est, qu'elle a fait ce qu'elle a fait, que toutes ces choses sont arrivées? N'est-ce pas à moi, de moi peut-être, sa cruauté et sa volonté? De moi?... Je suis fouetté de cette vérité, que je n'osais m'avouer: que je suis un être veule; et de cette autre vérité, que je pressentais: qu'Adèle est très dangereuse. Du reste, si je l'ignorais, je l'apprendrai maintenant.

—Écoute, dit-elle, je suis méchante, et je n'oublie rien. De toi aussi j'ai voulu me venger.

Je ne la laisse pas achever. Je lui répète ce que m'a dit le général de Porchemart à ses derniers moments. Elle reste impassible.

—Je ne regrette rien, dit-elle quand j'ai fini. Mais Porchemart a bien fait. C'est-à-dire que je suis heureuse qu'il ait agi ainsi. Autant que tu sois indemne, après tout; je crois que j'aurais eu un remord. Quant à Porchemart, il a fait ce qu'il a pu, ce qu'il a osé! Rien. Pas de nerf, pas de moelle. Même lui. Pas un seul homme, pas un seul. Tiens...

Rapidement, d'une voix où vibre le mépris et parfois la colère, elle énumère en les qualifiant les nombreuses personnalités du monde politique, militaire et financier qu'elle a connues, qu'elle a pu voir et juger comme peut juger une aventurière intelligente. Quelle galerie! Des types défilent, défilent, hideux d'infamies et lamentables de sottises, glaires d'humanité, toute la France dirigeante contemporaine.

—Et il faut trouver un homme là-dedans! s'écrie-t-elle. Il faut, car une femme ne peut agir seule, en ce beau pays de France. Et je veux agir, moi... J'en ai trouvé un—la moitié d'un, le quart, le vingtième.—Ce n'est pas le plus vil, mais c'est un des moins nuls. Il m'offre sa main. J'hésite. C'est un être qui ne saura jamais résister à l'appât d'une poignée de gros sous; il se noiera, un jour ou l'autre, dans une cuvette de fange. Et je resterai là, avec un nom déshonoré qui m'imposera l'honnêteté la plus scrupuleuse; et il faudra que je devienne, pour vivre, rédactrice d'un journal de modes... J'aimerais mieux autre chose. J'aimerais mieux toi.

Je sursaute. Moi! Parce que je serais plus malléable que les autres dans ses mains, sans doute. Ou n'est-ce qu'un piège qu'elle me tend? La haine de la femme supérieure commence à me saisir; la peur haineuse de la femme exempte de cette faiblesse, sentimentale et nourrie de vieux rêves, qui rend ses soeurs si vulnérables. Adèle se rapproche de moi et reprend:

—Il y a de grandes choses à faire. La face du monde est sur le point d'être changée, et de grandes convulsions sont proches. Ces convulsions, c'est le choc des grandes armées nationales qui les provoquera; il faut donc que ces armées deviennent conscientes de leur mission; qu'elles sachent, au moins, que leur état présent n'a pas de sens. Et cela, c'est un soldat seul qui le leur apprendra; c'est un soldat seul qui jettera ces troupeaux humains sur la route de l'avenir...

Je me rappelle une phrase prononcée, il y a bien des années, par le colonel Gabarrot: «Les portes du futur ne s'ouvrent pas toutes seules; et il faut que le soldat vienne, et les enfonce à coups de canon.» Adèle continue, d'une voix rapide et profonde, convaincue: