..... Plus ou moins ouvertement, les camarades du régiment se moquent de moi. Ces dames ne me trouvent pas en formes, décidément. La filleule du général de Lahaye-Marmenteau m'a plaqué, comme m'avait déjà plaqué la notairesse. Mon amour-propre est blessé. Si je pouvais prouver à ces cancaniers que je suis rentré en grâce auprès de Mme Hardouin? Je cherche un moyen; et je crois en avoir trouvé un.
Il existe au bout de la propriété du notaire une petite porte par laquelle, il n'y a pas encore longtemps, je m'introduisais souvent dans le jardin, vers les minuit; je me dirigeais avec précaution jusqu'à la maison; je lançais du gravier contre la fenêtre de la chambre occupée par la notairesse, et cette épouse adultère descendait me chercher quelques instants après. J'ai conservé la clef de la petite porte. Si je recommençais le manège qui m'a si souvent réussi? Il est justement onze heures et demie.....
Me voilà dans la rue; ouvrant sans bruit la petite porte; me glissant dans le jardin—et apercevant tout d'un coup la grande porte vitrée du salon ouverte et le salon lui-même vivement éclairé. Je suis sur le point de rebrousser chemin, mais la curiosité me retient; je m'approche le plus possible, tout doucement. Il y a dans le salon trois personnes, M. et Mme Hardouin, et Courbassol; ce dernier est sur le point de se retirer; après quelques phrases banales qui parviennent distinctement à mes oreilles, il prend congé. Mme Hardouin, à ma grande joie, se dispose à quitter le salon. Mais, comme elle va sortir, son mari la retient.
—Je désirerais vous parler, lui dit-il; voulez-vous m'accorder quelques instants d'entretien?
—Très volontiers, répond-elle avec étonnement. De quoi s'agit-il?
—Je vais vous l'apprendre aussi brièvement que possible, dit Me Hardouin en s'asseyant et en faisant signe à sa femme de l'imiter. Depuis deux ans, nous ne sommes mariés que de nom. Pour mon compte, je vous ai beaucoup aimée physiquement. Je vous ai épousée, vous le savez, pour votre beauté; non pas par coup de tête, mais par raison. J'ai de mauvais instincts, voyez-vous; des instincts anti-sociaux. Je m'en suis toujours méfié, mais je n'ai jamais pu les dompter. La grande défiance que j'ai de moi-même m'a poussé à ne point m'établir à Paris, comme je l'aurais pu, et à venir accrocher mes panonceaux à Malenvers. Ce que j'ai fait sous ces panonceaux, ce qui s'est passé dans mon étude, j'aime autant ne pas vous le dire en détail. Vols, escroqueries, spoliations, faux, mensonges, horreurs de toutes sortes. C'est le bilan de la profession; mais je l'ai enluminé de culs-de-lampe inédits. Nous sommes des corbeaux, mais j'ai joué le vautour; j'ai risqué le bagne trois cents fois. L'attachement profond de ma première femme, qui m'avait deviné, l'affection énorme que je porte à ma petite fille, n'ont pu me retenir. J'espérais que le violent amour physique que vous m'inspiriez tuerait en moi les dangereux instincts. Au bout de quelques mois, j'ai été détrompé. De là est venu, subitement, ma froideur envers vous. Je vous ai dédaignée. Vous avez pris votre revanche, votre revanche de femme. Vous avez bien fait.
Mme Hardouin ne proteste pas, ne fait pas un geste; elle écoute, immobile, comme hypnotisée par son mari. Le notaire reprend:
—Il vaudrait mieux, à tous les points de vue, que nous reprissions chacun notre liberté. C'est une chose qu'un divorce seul pourra nous permettre. Je vous proposerais bien de me faire pincer en flagrant délit d'adultère avec la première guenon venue. Malheureusement, c'est impossible; cet acte immoral au premier chef m'enlèverait la confiance de mes clients; et j'ai besoin de leur confiance. Il faudra donc vous dévouer et entendre le divorce prononcé en ma faveur. Cela, dans l'état actuel des moeurs parisiennes et parlementaires, ne saurait vous gêner. Quand vous serez madame Courbassol.....
Mme Hardouin sursaute.