—Il faut que vous soyez Madame Courbassol, prononce lentement le notaire. Il le faut. Prenez vos précautions; au besoin, je vous aiderai. Je regarde donc la chose comme faite; et je vous considère dès ce moment comme l'épouse divorcée du sieur Hardouin, femme Courbassol. Maintenant, écoutez bien. Dès que la Loi vous a liée à Courbassol, c'est-à-dire après que j'ai eu le temps de jouer le rôle de victime qui me vaudra considération et confiance, je lève le pied avec les fonds de mes clients. Je mets ces fonds en lieu sûr, et je me constitue prisonnier. Je suis jugé, condamné, le tout conformément aux usages du notariat, et incarcéré. C'est ici que je compte sur vous. Il faudra que, grâce à Courbassol et aux influences dont il dispose, vous me fassiez évader. Ces choses-là se font assez souvent avec la connivence du gouvernement. Je passerai pour mort, si l'on veut. Et je pourrai entreprendre tranquillement à l'étranger, et à l'abri de toutes demandes d'extradition, un petit trafic conforme à mes aptitudes réelles. La chose vous convient-elle, en principe?
—Mon Dieu! murmure Mme Hardouin au bout d'un instant, tout ce que vous venez de me dire m'étourdit tellement...
—Des étourdissements ne constituent pas une solution, ricane le notaire. Vous avez à choisir. La continuation de votre existence à Malenvers, existence qui vous déplaît et que je puis rendre pire dans tous les sens, ou bien la liberté et une vie nouvelle, agréable et facile. Si nous nous entendons, je vous indemniserai largement du temps que vous m'avez consacré. Quant à l'exécution du plan, je m'occuperai de tous les détails. Vous n'aurez qu'à me laisser faire. En principe, acceptez-vous?
Mme Hardouin, très pâle, incline la tête en signe d'assentiment.
—Je disais que vous n'auriez qu'à me laisser faire, continue Me Hardouin. Mais il faudra vous laisser faire aussi. Vous ne pouvez vous laisser pincer avec Courbassol. La loi vous interdit d'épouser votre complice. Dura lex, sed lex. Une idée. Si vous vous faisiez prendre avec ce petit officier, le lieutenant Maubart?
—Je lui ai écrit l'autre jour, murmure la notairesse, que je ne voulais plus le voir.
—Bon. Il viendra vous demander des explications. Prévenez-moi de l'heure.
—Mais, hasarde timidement Mme Hardouin, s'il ne vient pas?
—Dame! Alors, il y a Renard, mon premier clerc. Il y a longtemps qu'il vous aime.
—Oh! vraiment, proteste la notairesse... Mais, ajoute-t-elle, on peut toujours faire semblant...