—Ce ne serait pas suffisant, dit le notaire. Il se douterait de quelque chose, et il faut qu'il n'ait aucun soupçon. Du reste, une fois de plus ou de moins... Vous en verrez bien d'autres, dans la politique!... Renard est un gentil garçon; je ne l'ai pas augmenté depuis longtemps, et je suppose qu'il est resté à l'étude pour vos beaux yeux. Vous lui devez un dédommagement. Donnez-le lui.

Mme Hardouin se lève et fait quelques pas vers la porte. Son mari vient à elle, la main tendue.

—Si vous acceptez, ma chère amie, topez-là.

Elle met sa main dans celle du notaire, et sort. Me Hardouin, resté seul, se frotte les mains; puis, il vient fermer la porte vitrée et éteint le gaz.

Je ne dirai pas un mot des sentiments qui m'agitaient tandis que j'écoutais cette conversation. Je suis sorti du jardin, je suis rentré chez moi, et j'essaye de remettre un peu d'ordre dans le chaos de mes pensées. Personnellement, je me félicite de ce que j'ai fait ce soir; si j'avais attendu jusqu'à demain... Je l'ai échappé belle. Je garderai le silence sur tout ce que j'ai entendu, naturellement; et je ne veux juger personne. Cette femme, pourtant... Je l'ai aimée—un peu, beaucoup, passionnément—pas du tout. Le plus souvent, pas du tout. Et nous n'en parlerons plus.

A moins que...

A moins que je ne vous donne le dénouement, et même la moralité de l'histoire.

Tout s'est passé le mieux du monde. C'est-à-dire que Mme Hardouin a été surprise en flagrant délit d'adultère avec le premier clerc Renard; que le divorce a été prononcé entre les époux Hardouin au profit du mari; que l'ex-notairesse n'a pas tardé à devenir Mme Courbassol; que Me Hardouin a disparu avec les épargnes confiées à ses soins vigilants; qu'il a reparu, peu de temps après, et sans un sou; qu'il a été jugé et condamné à plusieurs années de réclusion; qu'il doit subir sa peine à la maison centrale de Saint-Orme, près de Malenvers; qu'il est actuellement incarcéré dans cette prison...

Non, non! Il n'y est plus. Il s'est évadé. Mon camarade, le lieutenant Labourgnolle, m'a raconté ce qu'il a vu, l'autre matin, étant de service à l'établissement pénitentiaire. Il a vu sortir de la prison un prêtre qui, lui a-t-on dit, était entré visiter les détenus avant qu'on eût relevé la garde. Ce prêtre, qui était accompagné par le gardien-chef, a été rejoint au dehors par un autre ecclésiastique, l'abbé Lamargelle; ils sont montés tous deux dans une voiture qui les attendait et qui est partie dans la direction d'une gare voisine. Labourgnolle a essayé de faire parler le gardien-chef, qui s'est drapé dans sa dignité et est resté muet. Mais Labourgnolle avait eu le temps de reconnaître le prêtre au passage, en dépit des précautions prises. Et il est sûr, complètement sûr, que ce prêtre n'était autre que le notaire Hardouin.

Moi aussi, j'en suis sûr; plus sûr encore que Labourgnolle. D'autant plus certain que Courbassol est, depuis quelque temps, ministre de la justice. Oui, c'est Hardouin que le gardien-chef de Saint-Orme aidait à s'évader; ce gardien-chef qui prétend ne connaître que le devoir et la consigne, qui est si horriblement dur pour les prisonniers, qui se vante d'être inflexible... La brute! Il y a deux mois environ, comme je commandais la garde à Saint-Orme, il vint durant la nuit, avec des chaussons caoutchoutés et une lanterne sourde, prendre le fusil d'un de mes hommes qui sommeillait en faction. Malgré toutes mes objurgations, il fit son rapport, assurant faussement que le soldat dormait à poings fermés. Et le soldat passa devant le conseil de guerre, et fut sévèrement condamné.