—J'y suis entré sur vos pas, dit Issacar; je vous suis depuis votre arrivée à Bruxelles. Vous ne vous en êtes pas aperçu, mais c'est comme ça. Ce que vous deviez découvrir ici, je ne l'ignorais pas; je n'ignorais pas que les renseignements donnés par Foutier au ministère étaient erronés; je le savais d'autant mieux que, ces renseignements, c'est moi qui les lui avais fait tenir.
—Pas pour votre compte, je pense, car je ne crois pas que vous désiriez supplanter Foutier. Alors, à l'instigation de qui?
—C'est assez difficile à dire. A l'instigation d'un homme qui en représente plusieurs autres, qui en représentent un autre. Mettez, si vous voulez, que le premier s'appelle Camille Dreikralle; les seconds, Raubvogel, Triboulé, etc.; et le troisième, de Trisonaye.
—Vraiment, dis-je, de plus en plus surpris, je ne comprends pas...
—Je ne puis vous en dire davantage, répond Issacar. Du reste, si vous avez besoin d'explications supplémentaires, je crois que monsieur votre père pourra vous les donner à Paris. Écoutez seulement le conseil que je vous donne, de ne rien faire en hâte, et vous m'en remercierez.
Je ne réponds pas. Je ne sais, ni que croire, ni que penser. Il me semble bien qu'Issacar ne parle ni à la légère ni pour son propre compte. Mais alors, quelle est la signification, la portée du rôle que j'ai commencé à jouer sans m'en douter? J'ai été, je le vois, l'agent inconscient de tripoteurs haut placés probablement, qui maintenant réclament de moi un faux témoignage; et si je ne donne pas ce témoignage, je sens que je serai à leur merci et qu'ils me briseront comme verre. L'indescriptible horreur de la servitude militaire m'apparaît tout d'un coup. Et beaucoup de choses que je sais, que j'ai vues, qu'on m'a racontées, me reviennent soudain à l'esprit; je me rappelle aussi ces fameux rapports que mon père expédiait par kilos, et le coeur léger, lorsqu'il était attaché à l'ambassade de Berlin. Est-ce que tout, absolument tout, alors, serait fraude, rapine et imposture?
—En vérité, dis-je tout bas, ce ministère de la guerre est comme une caverne; on dirait qu'il n'y grouille que des coquins...
—Il y a quelques honnêtes gens aussi, ricane Issacar; il s'en fourre partout. Mais au fond, c'est un peu comme vous dites. Que voulez-vous? L'homme est très corruptible. Il ne peut se guérir d'un mal qu'en employant des remèdes qui lui donnent une nouvelle infirmité; la guerre produit la férocité; et la paix, la dépravation. Il faut ajouter que le pouvoir provoque souvent un scepticisme énervé chez l'homme qui l'exerce, et excite ses appétits.
—Cela n'excuse rien. On ne devrait pas oublier l'existence de la Patrie.
—Voilà le point, reprend Issacar. On ne devrait pas oublier l'existence de la Patrie, et on l'oublie. Et savez-vous pourquoi les gouvernants l'oublient? Parce que les gouvernés n'y pensent point. Qu'est-ce que c'est que la Patrie, pour le peuple en général? On a dit que ce n'était qu'un mot; mais c'est un peu plus; c'est un excitant; un stimulant aux tâches serviles et en somme inutiles; un stimulant comme le café, l'honneur, l'alcool ou le paradis. Les choses étant ainsi, quel peut-être le patriotisme des gens au pouvoir? Lorsque le peuple se décidera à faire de la patrie une réalité, ceux qui le gouvernent seront bien obligés d'en faire autant. Les foules ont toujours la sottise de croire que l'exemple doit leur être donné d'en haut; mais c'est elles qui ont à donner l'exemple; ou plutôt qui ont à donner des ordres. Ne croyez point aux souffrances des victimes; à côté de celles des bourreaux, elles n'existent pas. Si vous saviez combien d'hommes politiques, qu'on a taxés d'indifférence, ont déploré la torpeur des masses!