—Le canon les réveillera, ces masses!
—C'est possible, dit Issacar; bien que les gouvernements n'aient aucun intérêt à la guerre et n'en veuillent point. A propos. Dans l'éventualité d'une guerre entre la France et l'Allemagne, avez-vous pensé à l'intérêt que prendrait immédiatement le territoire belge? Étant donné que la France ne pourrait se défendre effectivement que par l'offensive; étant donné que les barrières élevées à l'Est par les Allemands sont infranchissables, et que ce serait folie pure d'aborder de front, si même possible, les défenses de Metz, de la forêt de Haguenau, et de Strasbourg, il est certain que c'est la Belgique qui ouvre la seule route praticable à une marche en avant vers l'Allemagne; le point de direction, afin de tourner la ligne de la Meuse et les places du Rhin, Mayence et Cologne, devant se trouver au nord de Düsseldorf, du côté d'Elberfeld, vers la vallée de la Ruhr. L'étude du territoire belge et de son système de défense est donc des plus nécessaires; on ne manque certes pas d'informations à ce sujet à Paris; mais j'ai lieu de croire que la plupart de ces informations sont incorrectes; et le jour où l'on voudrait envahir...
—Croyez-vous donc que le gouvernement français oserait violer la neutralité belge?
—Pas le gouvernement bourgeois d'aujourd'hui, répond Issacar en souriant; mais le gouvernement révolutionnaire qui lui succédera, dès les premiers coups de canon, c'est-à-dire après la première défaite française. La défaite de la France au début des opérations ne peut même pas être mise en question. Nous serons forcés d'abandonner Nancy, qu'un honteux article secret du traité de Francfort nous interdit de fortifier; on parle, il est vrai, de créer un 20e corps d'armée dont cette ville serait le chef-lieu; mais cela ne ferait qu'accentuer les difficultés de la retraite nécessaire derrière la ligne Verdun-Toul-Epinal, ligne mauvaise et trop étendue à laquelle on a eu le tort de ne pas préférer la création d'une région fortifiée, plus au sud. La France étant envahie, de deux choses l'une: Ou le peuple français, voyant 1870 recommencer, conservera sa confiance en ses chefs actuels; et ce sera la débâcle et le démembrement; ou il mettra à sa tête des hommes décidés à continuer la lutte par la Révolution; et dans la main de ces hommes, la neutralité belge ne pèsera guère. De ces deux éventualités, la seconde est de beaucoup la plus probable. Et si, au moment voulu, on trouvait dans les cartons du ministère des documents de premier ordre sur la Belgique, la France devrait beaucoup à l'homme qui aurait fourni ces documents. A mon avis, vous pouvez facilement être cet homme. Profitez de l'occasion qui vous est offerte par l'affaire plutôt puérile à laquelle vous êtes mêlé et envoyez un rapport dans lequel vous donnerez des informations de la plus haute valeur; vous prétendrez, naturellement, vous les être procurées par l'observation des faits, gestes, paroles et même papiers des individus qui vous furent désignés et que vous représenterez, ce qui ne tire nullement à conséquence, comme des espions anglais.
La proposition me semble engageante; pourtant..... M. Issacar continue:
—Je vous fournirai, si vous voulez bien, tous les renseignements nécessaires. Je possède une grande quantité de documents que je mettrai avec plaisir à votre disposition. Les distances, etc., sont prises en mesures anglaises, ce qui donnera plus de vraisemblance à la fiction grâce à laquelle vous ferez passer de grandes vérités. Vous trouverez, dans les papiers que je vous communiquerai, des indications précieuses sur Anvers, le centre du système de défense belge, car les nouveaux et admirables forts de Namur et de Liége (construits principalement par des entrepreneurs français) ne sont que des têtes de pont. La valeur de la vieille enceinte, d'une circonférence de huit milles et demi, a été étudiée; aussi, le cercle des anciens forts bâtis immédiatement hors de cette enceinte; aussi, le second cercle de forts détachés. L'état très incomplet de ces derniers forts est détaillé; tout le côté Est, complètement ouvert sur une distance de quatorze milles, de Lierre à Schooten, est décrit avec le plus grand soin. La situation des neuf nouveaux forts qu'on se propose d'élever est discutée. Quant à Lillo.....
J'interromps M. Issacar. Pendant qu'il parlait j'ai pris ma détermination. Le conseil qu'il me donne est peut-être bon, mais je ne le suivrai pas. Je ne veux pas m'engager davantage dans une affaire qui me semble des plus louches. Je le déclare à M. Issacar. Il me prie de réfléchir; me fait entrevoir le sort peu enviable d'officiers en disgrâce, surveillés, espionnés sans cesse; mais il n'ébranle pas ma résolution. Nous sortons du café ensemble, et nous nous séparons bientôt.
A peine ai-je quitté M. Issacar, que je regrette de ne pas avoir accepté ses offres. Mais je me cramponne à ma décision. Et, afin de ne point céder à de nouvelles tentations, je vais écrire et envoyer de suite au ministère un bref rapport dans lequel je déclare que les informations données par l'agent Foutier sont absolument sans base.
Quand j'arrive à Paris, mon père est déjà au courant de la communication que j'ai adressée à l'Etat-Major. Il ne cherche pas à dissimuler sa mauvaise humeur. On lui a fait sur mon compte les plus mauvais compliments; on m'accuse de manquer d'esprit de subordination et d'intelligence, de ne pas savoir l'anglais. Mon père déclare que ces reproches ne sont guère exagérés. Ne m'avait-on pas déclaré, à mon départ, que les individus que j'avais à surveiller étaient des agents britanniques? Ne m'avait-on pas dit qu'on attendait de moi une confirmation du rapport de l'agent secret? J'aurais dû comprendre. Comprendre à demi-mot, cela révèle des aptitudes militaires. Un homme qui comprend à demi-mot possède le coup d'oeil d'aigle nécessaire aux grandes opérations stratégiques. Mais moi..... Réellement, il désespère de mon avenir. La fibre militaire me manque complètement.