—J'ai cru, dis-je, que dire la vérité était agir en soldat.

—C'est agir en pompier! répond mon père. Sous un régime démocratique comme le nôtre, un soldat est aussi un citoyen, mon garçon! Et en cette qualité doit tenir compte des nécessités politiques. Ha! Ha!.... Mais on veut en faire à sa tête, ne rien écouter. Enfin..... Moi, je m'étais mis en quatre; je pensais que je t'avais procuré le moyen de t'embusquer ici, tranquille comme Baptiste. Je te voyais déjà les galons de capitaine. Va te faire fiche..... Tout est à l'eau. Tu as une singulière façon de servir!

—De servir le gouvernement, oui. Je le méprise, ce gouvernement, ainsi que tous ceux qui l'ont précédé. Depuis 1870, les gouvernements disent à la France qu'ils n'existent que pour l'aider à réparer ses forces et pour la mettre à même de prendre sa revanche. Il mentent. Ils n'ont rien préparé et ils prêchent la paix à outrance. Si un homme ne tient pas sa parole parce qu'il ne veut pas la tenir, on dit que c'est un escroc; s'il ne tient pas sa parole parce qu'il ne peut pas la tenir, on dit que c'est un banqueroutier. Il n'y a point de raisons pour ne pas appliquer les mêmes termes, le cas échéant, aux gouvernements.

Mon père vient se camper devant moi et place ses deux mains sur mes épaules.

—Mon pauvre enfant! murmure-t-il, où as-tu pris des idées pareilles? C'est ce que tout le monde pense, mais personne ne le dit. Si tu exprimes des opinions semblables, comment peux-tu espérer arriver à quelque chose? Nous vivons sous un régime démocratique, c'est vrai. Mais, enfin, un soldat est un soldat; ce n'est pas un citoyen. Et qu'est-ce qui constitue le soldat? C'est l'obéissance. Nous ne devons pas avoir d'opinion personnelle; nous devons être de l'avis de nos chefs. L'autre jour, le général de Paramel, chef de l'État-Major, m'a dit: «La République française est l'instrument des volontés de Dieu sur la terre, l'épée et le bouclier de son Église.» Ça m'a coupé la chique, je dois le dire, mais je lui ai répondu tout de suite qu'il avait raison; qu'est-ce que ça fout?

Au fond, peut-être pas grand'chose. Et je fais expliquer à mon père pourquoi les bureaux tenaient tant à recevoir la confirmation de menées anglaises en Belgique. C'est assez compliqué, mais très simple. L'inventeur de la fameuse poudre qui assure à l'armée française une si grande supériorité sur ses rivales, M. Plantain, est depuis quelque temps déjà en mauvais termes avec le ministère de la guerre. Se croyant joué par l'élément militaire qui n'a pas conservé pour ses découvertes l'enthousiasme qu'il témoignait tout d'abord, M. Plantain est entré en relations avec une maison anglaise. Cette entrée en relations fut amenée par un certain Triboulé, capitaine d'artillerie de la territoriale et correspondant en France de la maison anglaise.

—Tu te rappelles certainement avoir vu ce Triboulé chez Raubvogel? Sa femme est si jolie! C'est grâce à elle que Triboulé a depuis longtemps ses grandes et petites entrées au ministère. Bref, au moment où Plantain, dépité et découragé, allait signer un traité avec l'établissement anglais, il reconnut dans les pièces du dossier des plans français, des dessins d'appareils français. Il refusa de signer, s'informa, et acquit la certitude que les plans et dessins en question avait été volés à la France par Triboulé. Immédiatement, Plantain dénonça Triboulé. Cela se passait à la fin de décembre 1888. Depuis, Plantain n'a cessé de dénoncer, et M. de Trisonaye n'a cessé de refuser de tenir compte de ces dénonciations. Tu comprends, on ne peut pas poursuivre Triboulé. C'est un traître, incontestablement. Mais l'arrêter serait provoquer un énorme scandale. Triboulé est lié avec tout le monde, et il en sait long. Du reste, notre système de défense n'est pas atteint; personne ne manque à son devoir, à part de rares exceptions; l'armée est digne de la confiance du pays; on exploite partout—et je crois que notre cousin Raubvogel s'en occupe—les découvertes de Plantain; de cette exploitation, bien entendu, Plantain ne retire pas un sou. Tout est donc pour le mieux. A quoi bon réveiller le chat qui dort? Malheureusement, ce Plantain ne veut pas comprendre ça; il ne nous laisse pas en repos cinq minutes. On lui a promis des enquêtes, on a nommé des commissions; et il n'est pas content! Il y a des gens qui sont insatiables. Dernièrement, il a fait une nouvelle démarche, menaçant de faire un scandale si on n'arrête pas Triboulé. C'est dégoûtant. Mme Triboulé est venue pleurer ici pendant un quart d'heure. J'ai eu toutes les peines du monde à la consoler, la pauvre petite. Comment se débarrasser de Plantain? Voici, je pense, ce qu'on avait imaginé. Si tu avais envoyé de Bruxelles un rapport constatant la présence dans cette ville d'agents britanniques tramant de noirs complots, ce rapport aurait été communiqué à la Presse, par des voies détournées; un grand mouvement d'opinion contre l'Angleterre aurait été créé artificiellement; profitant de l'agitation, M. de Trisonaye se fût fait interpeller par un faux ennemi; il eût empoché un ordre du jour rédigé par un ami, l'assurant de la confiance de la Chambre et l'invitant à poursuivre toutes les culpabilités. Le soir même, Plantain eût été arrêté, tout seul, et il eût été condamné au maximum, malgré toutes ses protestations.

—C'est simplement honteux! m'écrié-je.

—Certainement, répond mon père; c'est ce que j'ai toujours dit. Ces dénonciations continuelles faites par Plantain sont absolument honteuses; elles sont indécentes; elles portent atteinte au prestige de l'armée. Je suis heureux de voir que tu en conviens toi-même. Que ne t'ai-je exposé les choses plus tôt! Tu aurais compris... Et le ministre eût pu faire arrêter Plantain. Tandis qu'à présent... Ah! quelle sottise tu as faite!

Il me semble que je rêve, que je me débats dans un horrible cauchemar. C'est infâme, infâme, infâme...