—Voilà pourquoi, dis-je me parlant à moi-même, voilà pourquoi Issacar avait été envoyé par Camille Dreikralle pour me pousser...
—Dreikralle? s'écrie mon père. Tu dis Camille Dreikralle?
Il paraît réfléchir; et, au bout d'un instant, s'avance vers moi.
—Mon garçon, me dit-il, tu as commis une sottise. Mais tu ne pouvais rien faire de plus habile.
Il m'est impossible d'amener mon père à expliquer ses paroles. Peu importe; je sais que, n'ayant pas fourni au ministre les faux derrière lesquels il aurait abrité l'infamie qu'il méditait, je serai disgracié. Quelques jours plus tard, en effet, je suis affecté à un régiment stationné dans le Nord; le bataillon dont je dois faire partie tient garnison à Navesnes.
Navesnes est une petite ville lugubre; la tristesse monotone et sale qui caractérise les agglomérations des départements industriels, qui leur donne un aspect hostile, las, peureux, défiant. On dirait que les maisons sont rongées de la lèpre de l'esclavage; qu'elles rampent devant les hautes cheminées des usines qui les bafouent; qui érigent leur insolence de nouvelles tours féodales et crachent, sous la liberté du ciel bleu, le ciel noir des servitudes sans fin. La population ne respire que dans la respiration des machines; son pouls ne bat que dans le va-et-vient des pistons. Ça pue la misère; ça empeste la patience. Les faces n'ont point d'expression. C'est comme si l'éclat de la vie s'était échappé de toutes les prunelles, pour venir se figer sur l'acier des monstres qui mâchent la vapeur meurtrière, sur l'acier des baïonnettes qui prolongent les fusils Lebel, protecteurs de l'Ordre.
Dans une ville pareille les distractions sont rares et difficiles. Les riches mêmes ne peuvent jouir avec intelligence de leur argent; il n'y a pas de bibliothèque. On est invité de temps en temps chez les grands patrons, qui vous offrent la pâtée arrosée de champagne que le possédant doit à son chien de garde. Bon souper, souvent; bon gîte, quelquefois; mais le reste, non. Ce serait peut-être possible, mais ce serait sans doute long; et, généralement, le jeu ne vaut guère la chandelle que tient le mari, entre ses comptes. Quelques dames, dans la ville, plus ou moins boutiquières, et coiffées à la dernière mode des Bersaglieri. Farouches, farouches. C'est avec peine que j'ai pu découvrir une bourgeoise veuve, travaillée par l'âge critique dans un mobilier moral. Je m'en contente. Le sage sait se contenter de peu.
Voilà une chose que n'ignorent pas les ouvriers, mâles et femelles, ilotes de l'usine. Ils sentent que le peu, le très peu qui leur est accordé, doit leur suffire; leur résignation est vraiment chrétienne. Ils semblent comprendre que leur vie ne leur appartient que parce qu'elle est utile à leurs maîtres. C'est là un sentiment purement humain, et qu'on ne trouve ni chez les vaches, ni chez les cochons, ni chez aucun des bons animaux qu'on mange.
Mon parent, M. Delanoix, sénateur du Nord, et qui a des intérêts dans plusieurs des filatures du pays, a fait deux voyages à Navesnes. Chaque fois, des réunions ont été organisées, où il a pris la parole. Delanoix sait parler aux ouvriers; il leur parle de ses débuts, qui ont été laborieux et pénibles; de l'honnêteté, sans laquelle on n'arrive à rien; de l'ordre et de l'économie, qui mènent à tout; du travail, qui est la liberté; du gouvernement, qui veille paternellement sur la classe ouvrière. Enfin, il sait leur parler. Il leur dit de se méfier des meneurs, et leur prêche la modération. Vous avez faim? Soyez modéré. Votre femme grelotte sous des haillons? Soyez modéré. Vos enfants, rongés par la maladie, n'ont ni remèdes, ni nourriture? Soyez modéré. La misère vous étrangle et vous dépèce? Soyez modéré. Vous crevez? Modérez-vous. Ne crevez, mon ami, qu'avec la plus extrême modération.