Quelquefois, devant les faces hâves des esclaves qui sortent de leurs géhennes, je pense à tous ces monstres, épouvantails créés par des imaginations malsaines, que les Pauvres ont placés comme d'inconquérables sphinx sur les chemins du bonheur; le Capitalisme, le Militarisme... Capitalisme? Le Capital, c'est le crédit que leur patience imbécile fait à la cupidité des Riches. Militarisme? L'Armée, c'est leur sang, leur chair et leur argent; elle est formée par eux, elle est payée par eux.
C'est eux, l'Armée. C'est eux qui tiennent le sabre—ce grand couteau qui finira bien, j'espère, par couper du pain pour tous.
XVIII
Le tambour bat, le clairon sonne. Qui reste en arrière? Personne. C'est un peuple qui se défend. En avant!
C'est un peuple qui se défend. Un peuple riche, heureux, plein d'honneur et de patriotisme, épris de traditions grandioses, qui se sent tout à coup menacé dans la tranquille possession de ses biens et dans la sérénité de ses digestions par la malignité de l'Ennemi. Sus à l'Ennemi! Sus à l'Ennemi!... Deux compagnies, l'une appartenant à mon bataillon, l'autre à un bataillon du 245e de ligne qui tient aussi garnison à Navesnes, reçoivent l'ordre de partir sur-le-champ.
Nous partons. Tenue de campagne, avec tous les accessoires, vivres pour plusieurs jours, cartouches au complet, la menace au coin de la bouche et la bravade au coin de l'oeil. Le commandant Bacardier est à la tête de ma compagnie, le commandant Sappue est à la tête de la compagnie du 245e.
Les autorités civiles sont à la station pour assister à notre départ. Le nouveau sous-préfet, M. Issacar—titulaire de la sous-préfecture de Navesnes depuis quelque temps—a une conférence avec les deux commandants pendant que l'embarquement des hommes s'opère tant bien que mal, plutôt mal que bien. Puis, tout étant prêt, il passe lentement devant les wagons, et je remarque sur sa face une expression de gravité qui me surprend un peu. Au passage, M. Issacar échange quelques paroles avec moi; on dirait qu'il cherche à faire vibrer l'autorité dans sa voix. Pourquoi se donne-t-il ces airs importants? Je n'aime pas les gens qui se prennent si fort au sérieux.
Mais le train s'ébranle, et d'autres préoccupations s'emparent de moi. Je ne pense plus qu'à l'Ennemi.
L'Ennemi. Une face émaciée, blafarde, lasse, tellement fatiguée; une face aux joues creuses, à la bouche tordue par un douloureux rictus, aux yeux éteints, comme noyés; une face que la misère a serré dans son étau, très fort, et sur laquelle la faim a frappé à petits coups, très longtemps. Et cette face sur des corps d'hommes que ronge l'alcool, que mine le travail bestial; sur des corps de femmes dont la misérable anatomie se dissimule sous des haillons; sur des corps d'enfants qu'alourdit et courbe vers la terre hostile le pressentiment de la vie. La chiourme productive. Voilà l'ennemi que doit tenir en échec la chiourme soldatesque.