Le train part au milieu de démonstrations enthousiastes. «Il reviendra, dit la foule en se dispersant; il reviendra...» (Quand le clairon sonnera, taratata). Le lendemain un rédacteur d'un journal bien-pensant déclare que «malgré de bas calculs, préparés avec un acharnement maladif», il a pu interviewer le héros de Nourhas. «Tandis que le général Maubart parle, écrit-il, j'écoute la musique de sa voix métallique, je regarde ses yeux dans lesquels perce la tendresse, et je vois briller sur son front la petite étoile mystérieuse qui illumine les élus de Dieu... «Au revoir!» me dit-il d'une voix qui descend jusqu'à mon coeur. Que tous ceux qui me lisent se partagent le salut suprême du glorieux soldat aux bons Français, et qu'ils devinent l'émotion profonde que j'ai ressentie et les larmes délicieuses que j'ai pleurées!»


Comme je demandais un jour au capitaine de Bellevigne, peu de temps après mon entrée au ministère, quelle était l'utilité d'une section de mobilisation dans les bureaux de l'État-Major, il me répondit qu'il n'en savait rien.

—Je pense, dis-je, qu'elle est destinée beaucoup plus à rassurer les Français qu'à inquiéter les peuples étrangers.

—Ce n'est pas très sûr, répondit Bellevigne; les Français ne demandent qu'à être rassurés; et du moment qu'on leur dit qu'ils peuvent avoir confiance en ceux qui veillent sur leurs destinées, ils dorment sur les deux oreilles. Mais les nations voisines doivent être amenées à supposer que l'armée française possède un plan de mobilisation qu'on complète et qu'on perfectionne sans relâche. Il est vrai que nos ennemis éventuels, très au courant de notre situation générale, savent qu'il nous est impossible, normalement, d'élaborer un plan tant soit peu praticable; pourtant, nous devons faire tous nos efforts pour les tenir sur le qui-vive. En somme, la section de mobilisation existe surtout pour assister les gens, amis ou ennemis, disposés à croire au miracle en matière d'organisation militaire. Pour qu'une mobilisation rapide fût possible...

—Il faudrait bien des choses! m'écriai-je.

—Il faudrait avant tout, reprit Bellevigne, un gouvernement intelligent et fort, c'est-à-dire sûr de la légitimité de son existence et dont le pouvoir se fortifierait sans cesse de la sève toujours jeune qui monte du vieux tronc des traditions; il faudrait un peuple décidé à comprendre l'efficace grandeur des symboles ouvrés par les âges, un peuple qui sentirait que la foi donne une autre vigueur que le scepticisme, et qui rouvrirait enfin à Dieu, qu'il en a chassé, son âme et son coeur.

—Il faudrait, dis-je à mon tour, que toutes les misérables idoles d'aujourd'hui—répugnants simulacres de ce qui fut et de ce qui sera—fussent renversées et réduites en poudre. Il faudrait qu'il y eût un peuple. Non pas le peuple d'à présent, amas de haillons humains croupissant sur la loque d'abstraction qui s'appelle une patrie; mais un peuple libre, respirant largement sur une terre libre, sur le sol enfin arraché aux griffes des voleurs—sur le Sol qui est la Patrie.

—Vous savez, reprit Bellevigne en souriant, que je ne puis considérer vos idées que comme chimériques. Cependant, je comprends que le spectacle des ignominies actuelles puisse les faire germer dans un cerveau que lasse et révolte le perpétuel mensonge. N'est-ce pas mensonge, et mensonge seulement, tout ce qu'on enseigne à la nation au sujet de sa puissance militaire? Et comment cette nation, si elle n'était point aveuglée par une incrédulité compliquée de fatigants mirages, comment cette nation pourrait-elle ajouter foi à d'aussi grossières impostures? Croyez-moi, mon cher ami: pour la foule, quand la croyance disparaît, c'est la superstition qui vient; toutes les superstitions.

Je me suis rappelé les paroles prononcées à Malenvers par l'abbé Lamargelle. Le prêtre, qui est un athée, avait dit: religion; l'officier, qui est un croyant, a dit: superstition; moi, qui voudrais être un Français, j'ai pensé: lâcheté. Le capitaine de Bellevigne a continué: