—Comment le public peut-il croire à la possibilité d'une mobilisation rapide dans un pays qui a rejeté le recrutement régional et qui distribue ses réservistes avec l'unique souci de les éloigner de leurs foyers? N'est-il pas évident que la seule préoccupation des gouvernants est de diminuer les chances d'un soulèvement que provoqueraient leur malhonnêteté et leur insuffisance? N'est-il pas clair que cette préoccupation met en péril la défense nationale? N'est-il pas certain que notre réseau ferré est hors d'état de rendre, à un moment critique, les services qu'on en doit attendre? Et qui ignore que, s'il en est ainsi, c'est parce que les gens qui se sont succédés au pouvoir depuis 1870 ont toujours sacrifié les intérêts supérieurs du pays à des considérations de l'ordre le plus vil? Le système de mobilisation qu'on entoure de tant de mystères n'est qu'une absence complète de système; les plans ébauchés par le général de Paramel et par d'autres sont réduits à néant par d'insurmontables obstacles, soigneusement entretenus par la Crapule qui légifère. S'il en était autrement, que serait-il besoin de tant de secrets? Est-ce que le système allemand n'est pas parfaitement connu! Il est excellent; donc, on n'a nulle raison de le cacher. Mais à nous, le mystère est indispensable.
—Cette malheureuse situation, dis-je, est connue de nos voisins; ils sont aussi au courant des mesures presque dérisoires qu'on a prises pour y remédier. Pourtant, ils ne savent rien d'une façon absolue. Des fuites, comme nous disons, des indiscrétions commises nous ne savons par qui, les renseignent de temps en temps sur des points de détail. Mais j'ai souvent pensé à l'hypothèse suivante: un traître d'intelligence supérieure vendant à l'étranger la preuve de notre infériorité, lui livrant la démonstration circonstanciée de notre irrémédiable impuissance à mobiliser rapidement nos troupes; la trahison découverte; et cet homme arrêté. Devant la réalisation de cette hypothèse, que feraient le Gouvernement et l'État-Major?
—Le mieux serait de supprimer l'homme sans bruit, sans dire pourquoi.
—Mais, répliquai-je, de nos jours on ne supprime les gens que par jugement, et il faut dire pourquoi.
—On ne pourrait pas dire pourquoi, reprit Bellevigne; on dirait tout, excepté la vérité. La vérité que les étrangers connaîtraient tout entière, il faudrait que la France continuât à l'ignorer. On condamnerait l'homme, non pas pour le forfait qu'il aurait commis, mais pour des crimes imaginaires; et pour cela, on entasserait fraudes sur mensonges, faux sur parjures.
—Oui; et tout cela en pure perte, probablement. Car l'étranger aurait intérêt à faire briller quelques rayons de la vérité aux yeux du peuple français, à obliger l'État-Major à ouvrir ses coffres-forts et à exhiber quelques-uns de ses mystérieux dossiers. Il aurait intérêt à voir si le peuple français, mis en présence d'indiscutables faits, se révolterait contre l'imposture organisée et exigerait la transformation totale de son armée; ou bien s'il continuerait à accepter la situation qu'on lui a créée. Ce qui signifierait, évidemment, qu'il a fait abnégation de son existence propre et qu'il est prêt au démembrement.
On comprendra pourquoi je rapporte ici cette conversation. On comprendra aussi pour quelles raisons je me dispense de décrire par le menu mon séjour aux bureaux de l'État-Major général.
Je ne sais pas si vous y avez pris garde, mais jusqu'ici ma vie n'a pas été égayée une seule fois du sourire de l'amitié. Je ne m'en plains pas; j'en fais simplement la remarque. Mais à présent, c'est une affection peut-être pas très profonde, mais réelle, qui me lie au capitaine de Bellevigne. Le comte de Bellevigne appartient à une famille qui fut toujours opposée aux idées libérales, mais qui n'émigra point à la fin du siècle dernier et n'a jamais porté les armes contre la France; l'indélébile tache morale qui stigmatise la plus grande partie de l'aristocratie française ne souille donc pas son caractère. Il est un peu plus jeune que moi; d'esprit point étroit, mais concentré; intelligent, mais dominé par de vieilles idées; et sincère jusqu'à la naïveté. Son idéal franchement réactionnaire m'intéresse; comment de telles convictions peuvent-elles, en notre temps, régenter l'esprit d'un homme? Nous méprisons tous deux l'abjection présente; il la pèse au poids d'un passé qu'il poétise, et je la toise à la mesure d'un avenir qu'auréole mon imagination. Au fond, le grand point est de mépriser cette abjection. L'être qui accepte la laideur de la vie actuelle, qui en jouit, qui ne sent pas pour elle haine et dégoût, cet être-là cesse d'être un homme.