Les idées que j'exprime intéressent aussi le capitaine de Bellevigne. Il admet l'essence, mais rejette le mode. Moi, j'admets le mode, et de plus en plus.

J'ai vu. J'ai lu. J'ai trouvé, formulées, beaucoup de pensées qui ne s'étaient présentées à mon esprit que tronçonnées ou en désordre. J'ai compris la Comédie Inhumaine jouée sur notre Terre par ces deux monstres, l'Église et l'État, par tous ceux qui en vivent et par tous ceux qui en meurent.

Comédie inhumaine—infâme, imbécile, indigne d'hommes. Comédie Inhumaine partout. Et quelle comédie plus grotesque et plus sinistre en même temps que cette comédie de la Revanche qui se joue en France, sans interruption, depuis 1870? Le Pouvoir Civil agite aux yeux d'une tourbe abrutie le bulletin de vote, qui représente la volonté civique; le Pouvoir Militaire brandit le drapeau, qui représente la Patrie. La tourbe applaudit, admire, bâille, bave, crache au bassinet parlementaire, casque militairement. Et l'homme au bulletin de vote et l'homme au drapeau se partagent les écus, se les partagent en frères (de la côte). Les liens les plus étroits les attachent l'un à l'autre. Les filous des assemblées parlantes ne peuvent continuer leurs trafics que grâce à l'existence perpétuée de l'armée prétorienne; et l'armée prétorienne ne peut continuer à exister au bénéfice de l'aristocratie à galons, que grâce à la complicité des vomissures de l'urne. Si le Pouvoir Civil a réussi à conserver l'armée telle qu'elle est, quelles transformations n'aurait-il pu facilement lui faire subir, s'il l'avait voulu? Mais il sait qu'il a tout à perdre, et son existence même, à la constitution d'une armée vraiment nationale; et il tient à vivre, au milieu de toutes les ordures et de toutes les hontes, afin de pouvoir saigner les pauvres et vider leurs bas de laine. Les scandales du Panama ont éclaté, continuent. On perquisitionne, on arrête des gens, on les relâche, on les emprisonne, on rend des ordonnances de non-lieu—mais on ne rend pas l'argent.—Petit-Gris, vertueux républicain, a volé 1.600.000 francs; M. de Trisonaye, qui représenta si longtemps l'intégrité au ministère de la guerre, n'a volé qu'une centaine de mille francs (télégraphiquement). Tout ce qui est au pouvoir a volé. Il n'y a que des voleurs au pouvoir; des voleurs qui ont dépouillé leur patrie non seulement de son argent, mais de son intelligence et de son énergie. Devant de telles infamies, le peuple ne se soulève pas. Vingt-quatre ans d'avilissement en ont fait une chose inerte, une éponge à bottes, un crachoir. Il ne comprend plus que, pour qu'il puisse vivre, pour que la France vive, il faut que la canaille dirigeante soit jetée à l'égout. Il ne comprend plus rien, même pas qu'il est devenu la risée du monde entier. Il s'indigne lorsque les bombes de Ravachol ou d'Émile Henry blessent ou tuent quelques-uns de ses exploiteurs, quelques-uns de leurs valets; il s'indigne lorsque le couteau de Caserio crève le plastron de Carnot. Il a de la pitié pour tout le monde, mais pas pour lui-même.

Alors, pourquoi aurait-on pitié de lui?..... En avant, fils de pauvres! Sac au dos! Allez crever sur le champ de bataille! Et vous! les vieux, payez, payez et payez encore, pour que vos fils puissent crever! En guerre!

Pas du côté des Vosges, la guerre. Non. Pas encore pour cette fois-ci. Nous sommes prêts, bien entendu, mais nous préférons attendre (comme le lapin). Chacun, n'est-ce pas? est libre de choisir son heure. Et on nous a pris tant de pendules que nous pouvons bien y mettre le temps, à choisir notre heure..... Mais il y a une grande île, tout là-bas, où les Jésuites ne peuvent pas s'installer à leur aise et ont besoin de la République française pour les aider..... La Marianne donc, se campe sur l'oreille le bas de laine vidé qui lui sert de bonnet phrygien, relève sur ses fesses noires de coups sa cotte raide de fange, retrousse ses manches rouges de sang français—et pousse au cul du Jésuite.—La civilisation malgache doit disparaître devant la barbarie française. En avant, fils de Pauvres! Allez crever de la fièvre et de la dysenterie! Et vous, les vieux, payez, payez et payez encore pour que vos fils puissent crever!.... C'est nous qui avons préparé l'expédition, et c'est quelque chose de chouette. On n'a jamais rien vu de pareil. (Pour sûr!) Tout le monde a déjà fait son petit bénéfice, en attendant les gros; tout le monde, y compris le personnage à guêtres blanches, gendre de voleur et voleur lui-même, qui est Président de la République.

J'ai essayé de faire partie de l'expédition; je n'ai pas pu. Toutes les bonnes places sont réservées aux officiers qui furent élèves d'établissements congréganistes; et ils sont légion. Le cléricalisme s'empare de la France de plus en plus, et rapidement, grâce à la complicité des politiciens républicains; ces misérables n'ont jamais été que les plus répugnants des Tartufes; ils ont toujours envoyé leurs femmes s'agenouiller devant les prêtres qu'ils prétendaient combattre, ils ont toujours mis leurs filles au couvent et leurs fils dans les jésuitières. Mille fois, le concours de l'Église leur a été précieux; et surtout pour l'édification, aujourd'hui presque complète, de cette immense Blague: l'alliance franco-russe.

Je demeure donc aux bureaux de l'État-Major, où je m'ennuie suffisamment. Je m'ennuie, mais on ne m'ennuie pas; au contraire. Le général de Lahaye-Marmenteau, dont j'avais redouté l'hostilité, n'a jamais fait preuve envers moi que de la plus grande bienveillance. Mes camarades, à part le capitaine de Bellevigne, ne m'intéressent guère. Ils sont tous réactionnaires et cléricaux jusqu'aux moelles, convaincus d'ailleurs qu'ils doivent l'être, dans l'intérêt de leur pays—de leur pays qu'ils ignorent incroyablement.—Le principe d'autorité, dont le culte les imprègne, pervertit leur pauvre entendement. Leur état d'esprit est celui de ces émigrés que Napoléon flétrissait dans sa proclamation du golfe Juan; celui de ces comtes de Bernis et de Vogüé qui égorgeaient, en 1815, les soldats en garnison à Nîmes, celui de ces aristocrates qui, en 1871, applaudissaient au meurtre de la Commune par les hideux Capitulards; un état d'esprit misérable, qu'on ne supprimera jamais qu'en supprimant ceux qui l'incarnent.

Et les types défilent, identiques moralement, laids physiquement, grelottant d'hypocrisie et de servilité; de l'or, sur tout ça, récompensant des années de service dérisoire, des besognes souvent inavouables. Des gens vont, viennent, militaires ou civils, escrocs ou mouchards, on ne sait pas quoi, on ne sait pas pourquoi; boutonnant leurs redingotes sur des plans de forteresses, emportant des dossiers confidentiels dans la coiffe de leurs chapeaux. Devant les cartons vides ou bourrés de paperasses suspectes (mais dans lesquels nous avons réussi à enfermer l'énergie et l'initiative de la nation) évoluent des êtres étranges; le général Schnick, pâle, fantomatique; le général Schnack, énorme, rouge, impérieux, tonitruant; le général Schnock, figure poupine, voix fêlée, geste désarticulé; tous personnages destinés à exercer de grands commandements, en temps de guerre. Que font là ces grosses légumes? On l'ignore. Un officier supérieur, l'autre jour, a passé son après-midi à polir soigneusement une lanterne sourde (j'ai pensé que c'était pour traverser la Forêt Noire, à l'occasion); ce personnage, m'a-t-on dit, n'était autre que le fameux colonel... Mais j'ignorais alors le nom du colonel, et je suis le seul à l'avoir oublié depuis. Ai-je oublié le nom de cet honnête guerrier, aux allures de rastaquouère, qui s'appelle le commandant Karpathanzy? Il n'y paraît pas.


J'ai déjà dit que le général de Lahaye-Marmenteau était fort aimable pour moi. Rien ne m'empêche de le répéter. Le général est un de ces hommes froidement et tenacement insinuants dont on peut deviner l'esprit continuellement agité sous un calme apparent, très réservés et très fureteurs, à volonté toujours tendue, qui vous inquiètent et vous fatiguent. La première impression qu'ils vous font ressentir est extrêmement déplaisante; mais leur habileté à jouer leur rôle la modifie rapidement, et peut même changer l'antipathie qu'ils inspiraient d'abord en une sorte de sympathie, non exempte de toute défiance pourtant. J'insiste sur ce dernier point afin d'expliquer pourquoi ce fut seulement vers le milieu de 1895 que je me décidai à répondre aux marques d'intérêt, que me prodiguait le général, par autre chose que par l'expression de la plus froide politesse.