C'est durant l'automne de la même année que le général, au Cercle Militaire, me présente à son ami M. Pilastre. La chose est faite comme par hasard. Mais est-elle faite par hasard? N'a-t-on pas l'intention de recommencer les tentatives ébauchées à Malenvers? J'ai très peu le temps de me poser, même, la question. M. Pilastre m'enlace de sa sympathie, m'enveloppe, me capture; le moyen de résister aux avances de M. Pilastre, homme rond en affaires et carrément sans façons?... Vous connaissez tous, au moins de nom, ce gros industriel qui est si fier de sa rosette d'officier de la Légion d'honneur et de son grade de commandant dans la territoriale. Sa fortune est considérable; son intelligence, beaucoup moindre. J'ai essayé deux ou trois fois de plaisanter la pesanteur d'esprit de l'industriel devant le général; mais ce dernier a pris un front sévère et a changé le sujet de la conversation. Il est impossible que son opinion diffère de la mienne; il est bien plus probable qu'il a de bonnes raisons pour ne point l'exprimer. Après tout, peu importe. Pilastre est, actuellement, un lourdaud; mais il n'a pas encore atteint la cinquantaine, et tout espoir n'est pas perdu. Pilastre est très militaire, très cocardier; cela peut prouver qu'il est d'esprit libre, car le sentiment de la liberté, c'est le sentiment du pouvoir au repos; et ce sentiment ne peut être inspiré à un être ou à une nation que par les armées permanentes modernes, qui sont un pouvoir et qui sont au repos. Le chauvinisme de Pilastre, d'ailleurs, n'a rien d'attristant.

—Shakespeare, Goethe, Ibsen, Carlyle, dit-il, corrompent le goût français, embrument l'inspiration gauloise. Cependant, il ne faudrait pas aller trop loin. Ainsi, il y a quelque chose dans la musique de l'Allemagne, bien que j'aie cru de mon devoir de protester contre la première représentation de Lohengrin. Et il n'existe peut-être pas aujourd'hui, à Paris, dix écrivains égaux à Shakespeare.

Je suis souvent invité par M. Pilastre, qui habite un grand appartement du boulevard Malesherbes. J'accepte presque toujours ces invitations; et la raison pour laquelle je les accepte est justement celle qui m'avait poussé à me promettre à moi-même de les décliner le plus souvent possible. Mlle Pilastre, dès l'instant où je l'ai revue, a exercé sur moi une grande attraction. L'impression pénible qu'elle m'avait produite autrefois ne s'est pas renouvelée; les sentiments qu'elle excite en moi à Paris sont tout différents de ceux que m'inspirèrent à Malenvers, à une époque où nous étions plus jeunes tous deux, sa difformité et sa faiblesse. Je cherche à m'expliquer ces choses.

Je hais la sentimentalité et je suis peu accessible à l'émotion. Je ne sais pas ressentir la pitié. La vue de l'infirme, du faible, du pauvre, produit en moi l'ennui et la colère. La difformité, qui a créé tant de philanthropes, ne pourrait jamais faire de moi qu'un révolté. C'est la rage qu'excite en moi la laideur des monstruosités actuelles qui me pousse à désirer ardemment des transformations sociales; et non pas une soif de sympathie provoquée par la beauté plus ou moins chimérique d'un idéal quelconque. Les peintres qui ont peint des Tentations ont généralement entouré leurs saints, au grand étonnement des imbéciles, d'êtres horribles à contempler, de créatures anormales; sachant bien que si la beauté peut attirer l'homme fort hors d'une certaine position morale, la laideur pourra beaucoup plus sûrement le pousser à en sortir....

La difformité de Mlle Pilastre donc, ne me rebute point; me stimule. Cette difformité, d'ailleurs, n'est pas toujours apparente. Il y a des heures où elle disparaît, non pas derrière les brumes d'une pitié dont je suis incapable, mais devant la lumière d'une intelligence supérieure, glorieusement révélée. Mlle Pilastre est fort instruite, et sa conversation très intéressante; ses idées, ses façons de voir et de penser, sont d'un esprit d'élite qui sait s'affirmer; elle doit avoir un joli mépris pour le chauvinisme de son père. C'est en vain qu'on chercherait à trouver, dans les opinions et les manières, la moindre ressemblance entre le père et la fille. La grâce des attitudes, la joliesse du geste, la musique de la voix donnent à Mlle Pilastre un charme particulier, la rendent subitement très prenante; sa difformité cesse très vite de choquer; il ne reste bientôt devant vous qu'un être frêle, comme arrêté momentanément dans son développement, et dont la laideur n'est pour ainsi dire qu'à fleur de peau. C'est une laideur d'ensemble; mais les détails sont jolis. Les yeux surtout sont magnifiques, rayonnants de pensée, avec une grande force d'amour scintillant quelquefois dans leur profondeur noire.

Et c'est cette lueur-là, dans ses yeux-là, que j'appréhende et que je hais. L'amour. Mais pas l'amour libre, maître de soi-même et volontairement offert. L'amour catalogué, classé, matriculé; l'amour dont la jeune fille est la dépositaire soupçonnée, qu'elle a en consigne, mais qui ne lui appartient point réellement et dont elle ne peut disposer. Ah! cette lueur-là dans ces yeux-là! L'amie, que je suis joyeux de connaître, que je serais heureux d'avoir toujours, disparaît et fait place à l'épouse garantie sur facture et à vendre à prix fixe. Je n'aurai pas l'amie, que je voudrais; et l'on m'offre l'épouse, dont je ne veux pas. Cette pensée m'exaspère. La femme—la femme qui est à vendre, qui sera vendue, et que je refuse d'acheter ou de recevoir—se transfigure soudain. Son charme s'évanouit; sa voix captivante cesse de chanter. Ses imperfections physiques s'affirment, s'imposent, exagérées; sa laideur croît, touche à l'horreur, devient insupportable. Et les êtres à qui elle appartient, qui disposent d'elle, ceux qui veulent trafiquer de son âme et de sa chair, s'approchent de moi et cherchent à me faire parler. Le général de Lahaye-Marmenteau m'apprend que je ne déplais pas à sa filleule; Pilastre m'assure qu'il devient jaloux de moi; Mlle de Lahaye-Marmenteau me laisse entendre que si je ne suis pas absolument hostile au mariage.... J'hésite à comprendre. Je refuse de comprendre. Je me promets de ne pas comprendre.

Et pourquoi pas? Pourquoi reculer devant un marché, hésiter devant un échange? Toute notre vie est faite de ça. Si la femme a des défauts physiques, n'ai-je pas des vices? J'apporte mon nom et ma situation sociale; mais elle apporte son argent et la certitude, pour moi, de protections efficaces. Si elle est à vendre; moi aussi. L'officier, qui se fait payer pour entrer en campagne, se fait aussi payer pour entrer en ménage; toujours relativement à son grade et à ses risques; la nation crache, et la femme casque. Quoi de plus normal? Et peut-être que nous nous aimerions, tout de même....

Tout de même... Peut-être... Eh! bien, non, je ne ligoterai pas ma vie à ce Tout de même! Je ne clouerai pas à ce Peut-être l'existence d'une femme—surtout de cette femme-là!—Puisqu'il faut vivre au milieu de choses et d'êtres qui nous emplissent l'âme de répugnance et d'aversion, en face de la répulsion sans cesse grandissante qu'on s'inspire à soi-même, je vivrai seul. Je n'ose pas le dire—je ne sais pas pourquoi je n'ose pas le dire—mais je me jure de vivre seul. Les liens qui m'attachent à cette Société que je méprise sont déjà trop nombreux; je n'ai pas le courage de les briser, mais je ne les augmenterai pas. Le sabre que je traîne inutilement depuis tant d'années déjà, je ne le mettrai pas dans la balance à peser les dots; j'aurais sans doute mieux fait de m'en débarrasser; mais qui sait s'il ne me servira pas un de ces jours—l'un de ces jours où l'on se réjouit d'être resté libre?—Quelque chose me dit que de grandes convulsions sont proches, et qu'avant longtemps, au-delà et en-deçà des frontières—on entendra pas mal—résonner le Brutal.

On peut s'amuser tout de même, en attendant; et la bénédiction nuptiale n'est pas indispensable à l'existence. (Je pense à Mme Raubvogel, en écrivant ça). J'en pince pour Estelle. Autant l'avouer; vous le devineriez tout de suite. Ça été long à venir, mais c'est venu. Estelle a quarante-deux ans sonnés, si je sais compter; mais elle est plus belle que jamais; d'une beauté plantureuse, montante, qui vous attire et vous retient. Ah! qu'il y a de belles femmes dans ma famille! C'est peut-être ma qualité de parent qui empêchait Estelle, au début, d'attacher aucune importance à mes déclarations. Mais peu à peu je suis arrivé à la convaincre de la réalité de mes sentiments et aussi de leur ardeur. Je crois qu'Estelle, si elle avait le temps, me prouverait qu'elle n'est point insensible. Mais elle n'a pas le temps. Les Russes l'accaparent; ils lui prennent tous ses instants. On ne se figure pas comme ces Slaves sont exigeants. «Grattez le Russe, a-t-on dit, et vous trouverez le Tartare.» Mme Raubvogel, qui a mis le dicton à l'épreuve, assure qu'il n'exagère point. Cependant, le devoir avant tout.

Le Devoir est une chose avec laquelle on ne plaisante point, chez les époux Raubvogel. Le devoir patriotique surtout. Raubvogel est de longue date affilié à toutes les sociétés revanchardes; il figure dans toutes les démonstrations patriotiques à côté de sa femme qui, aux yeux de tous les Parisiens, représente l'Alsace; il n'a cessé de proposer les motions les plus violentes contre l'Allemagne. Un jour, il déclare qu'on devrait trouver moyen de communiquer le phylloxera aux vignes de l'Ennemie, des maladies à son blé et à ses pommes de terre; un autre jour, il lance l'anathème contre les gens qui se désaltèrent avec de la bière de Munich ou qui ronflent comme des toupies d'Allemagne; ces gens-là, dit-il, ne sont pas des patriotes. Il demande qu'on élève, sur la place de la Concorde, une statue à Metz; il réclame une décoration spéciale pour tous les combattants de 1870-71. Des multitudes approuvent ces propositions; la presse les appuie; on admire généralement le beau zèle français de M. Raubvogel.