—Voilà, dit Gédéon Schurke en terminant. Monsieur votre père aurait pu vous mettre au courant des faits, l'autre jour, tout aussi bien que moi. Mais il était très pressé; il avait Mme Plantain à enlever.....
—Mme Plantain! m'écrié-je, la femme de l'inventeur?
—Elle-même, répond Schurke. Son mari a quitté la France depuis qu'il est sorti de prison, mais elle habitait toujours à Paris; le général Maubart lui faisait la cour depuis déjà longtemps; il a réussi à l'emmener à Nortes; peut-être, après tout, en tout bien tout honneur.
—C'est vraiment curieux, dis-je. Mais que vous savez de choses, Schurke! Que vous en savez!.....
—J'en sais trop, ricane Schurke, beaucoup trop. J'en sais tellement que j'en suis las, fourbu, exténué. Et voulez-vous que je vous dise? C'est toujours la même chose. Il n'y a que des dupes partout; même ceux qui tendent les pièges sont des dupes. C'est ridicule, lamentable, et tuant. Pour moi, j'en ai par-dessus la tête. Un de ces jours..... Vous êtes-vous demandé quelquefois ce que c'est qu'un traître? Et avez-vous pensé qu'un homme puisse trahir sans aucune raison, sans aucun intérêt, machinalement, pour ainsi dire, et sous la pression réactive d'un invincible dégoût? Pensez-y.
J'y songerai, si j'ai le temps. Mais j'ai justement dans ma poche un billet d'Estelle qui m'accorde un rendez-vous pour après-demain, et je ne veux penser à rien d'autre.
XXI
C'est chez moi qu'Estelle m'a donné rendez-vous. Comme je vais quitter le bureau, vers quatre heures, sous un prétexte, le capitaine de Bellevigne entre et vient m'annoncer tout bas qu'il a une importante communication à me faire. Nous sortons ensemble; et sitôt dehors, il m'apprend...
Il m'apprend une chose inouïe, extraordinaire, monstrueuse, absolument incroyable. Les époux Raubvogel viennent d'être mis en état d'arrestation. Ils sont sous les verrous, accusés d'espionnage. Le capitaine de Rouy et son compagnon (ces deux officiers qui étaient partis récemment, sur un yacht, pour examiner le littoral germanique) ont été arrêtés à Danzig; et l'on prétend qu'ils ont été capturés sur des indications fournies par Raubvogel. De simples présomptions! Non; presque une certitude. C'est Gédéon Schurke qui a dénoncé les Raubvogel et il ne reste plus qu'à contrôler ses déclarations, qui sont des plus vraisemblables. Jusqu'à présent, on garde le secret sur l'affaire.
Quel scandale! D'abord, je suis saisi d'étonnement, comme pétrifié. Certes, je n'ai jamais cru à la sincérité des démonstrations patriotiques du cousin; je pensais qu'il s'y livrait parce qu'elles lui étaient utiles, commercialement; mais qu'elles fussent destinées à couvrir une trahison systématique... Quelle chose stupéfiante!... Et cette chose stupéfiante, tout d'un coup, m'apparaît comme la plus simple du monde. Raubvogel, espion? Naturellement; il n'a jamais cessé d'être au service de l'Allemagne; c'est un espion-né, c'est l'espion... Et je me souviens des informations sur le voyage de de Rouy que j'ai moi-même données à Estelle. Et je m'avoue que je suis la cause inconsciente, mais pas innocente, de la mésaventure dont mes camarades ont été victimes. J'ai été joué par une femme. Et dire que je n'ai jamais pu jouer avec cette femme-là! Schurke aurait bien pu attendre jusqu'à demain...