Des cris, des pleurs, des lamentations, des objurgations, des supplications; et tout ça en pure perte. C'est M. Delanoix qui accourt, effaré, atterré, affolé, qui crie, qui gémit, qui se multiplie, qui cherche à étouffer la terrible affaire. Étouffer l'affaire, le gouvernement ne demanderait pas mieux; malheureusement, il ne peut pas. Le capitaine de Rouy a un frère que Schurke a mis aussi au courant des choses; ce frère est journaliste, et menace de commencer une violente campagne contre le gouvernement, s'il fait preuve de clémence envers les Raubvogel. Le silence est donc impossible. La presse s'empare des faits, hurle au scandale, clabaude, grince. Mon père, de Nortes, m'écrit: «Ces Raubvogel sont d'horribles crapules; je l'avais toujours pensé. Désavoue-les, comme je le fais moi-même. Ils ne sont pas nos parents. Combien je regrette d'avoir été assez faible pour le laisser croire! Voilà ce que c'est que la bonté...» M. Delanoix quitte Paris, désespéré; je le conduis à la gare du Nord. Le pauvre homme fait pitié; il est plus mort que vif.

Plus mort que vif? Je te crois! Le télégraphe, ce soir, nous apporte la nouvelle de son décès; il est mort ce matin, subitement. On parle d'un suicide... Des blagues! Pas plus de suicide que sur ma main. M. Delanoix est mort de honte; il est mort de honte, comme un honnête homme. Voilà tout.

Donc, voilà le beau-père mort et le gendre en prison. Voyez-vous quel thème aux méditations d'un moraliste offrent les destinées de ces deux hommes? Ils avaient, l'un et l'autre, un rôle à jouer dans la Comédie Inhumaine; le premier a pris cette comédie au sérieux, et en a oublié sa vraie nature; le second s'est toujours souvenu que cette comédie était une comédie, et s'est toujours souvenu aussi que ses instincts devaient dominer son jeu. Raubvogel, quels qu'aient été les masques—invariablement souriants, d'ailleurs—dont il ait agrémenté sa figure, est toujours resté un irrégulier, un fantaisiste; et, bien qu'il paye aujourd'hui la pénalité due aux artistes, il a tellement acquis l'élasticité, la flexibilité du virtuose, qu'il ne souffre pas le moins du monde de ce qui lui arrive. Il n'en mourra pas. Il en tirera sans doute de nombreux bénéfices. Je suis sûr qu'il s'en tient les côtes, dans sa prison. Quant à Delanoix, le masque d'austérité immuable qu'il s'est posé sur la face a pénétré sa chair, est devenu sa chair même. Delanoix s'est transformé, réellement, en ce quelque chose de raide, de routinier, de rigide et de fragile, qu'il aurait dû seulement représenter: un honnête homme. Et la main du Destin, au lieu de le courber, de lui faire faire une pirouette, ou de le faire rire, l'a brisé. Le voilà mort. Et bien avancé, n'est-ce pas? Lisez les journaux, et voyez la réputation qu'ils lui font. On le traite d'hypocrite, de tartufe, de canaille; on assure qu'il était de mèche avec son gendre, et que c'est pour cela qu'il s'est tué. On sort de sales histoires sur son compte, et même on en invente. (Pourquoi? oh! pourquoi?) Si Delanoix, au lieu de prendre la Comédie Inhumaine au tragique, avait simplement haussé les épaules, il vivrait encore; on le respecterait; et il boirait tranquillement son apéritif avec Ranc, en père peinard.

Avant de mourir, Delanoix a donné une irréfutable preuve de sa vertu intransigeante. Il a déshérité sa fille dans toute la mesure du possible et m'a institué son légataire. J'ai accepté la succession, bien entendu; et j'ai chargé du soin de mes intérêts Me Lerequin, l'avoué dont m'avait parlé Gédéon Schurke.

Un samedi, tout à la fin du mois de juin, les époux Raubvogel comparaissent devant le tribunal. Le mari est condamné à plusieurs années de prison; la femme est acquittée. Qu'on châtie Raubvogel, soit; mais les intérêts de la France seraient bien mieux servis si, au lieu de le condamner pour espionnage, on le punissait pour avoir appartenu à ces absurdes sociétés patriotiques, à ces honteuses ligues qui se sont fait un monopole de la Revanche et l'ont tuée sous l'excès du ridicule. Quant à Mme Raubvogel, je dois dire... Mais pourquoi m'occuper d'une femme que je ne reverrai jamais?


Le lendemain, dimanche, une paresse sans cause, mais invincible, me retient au lit. J'ai renvoyé mon ordonnance et lui ai dit de ne pas revenir avant midi; là-dessus, je me suis rendormi du sommeil du juste.

Il est environ neuf heures lorsqu'un coup de sonnette me réveille en sursaut. Qui peut venir?... Ah! que je suis sot! C'est Bellevigne qui m'a promis de m'apporter des billets pour un concert d'orgue, au Trocadéro. Je saute à terre, je traverse en courant (et en bannière) le petit salon qui précède ma chambre à coucher, je tourne la clef de la porte de l'appartement, je crie: «Entrez!» et je reviens en toute hâte me mettre au lit. J'entends la porte s'ouvrir et se refermer, des pas pressés dans le salon, et tout d'un coup...

Estelle! C'est Estelle! Elle est là, là, à la porte de ma chambre. Là, enveloppée d'un grand cache-poussière, coiffée d'une toque sans voilette... Non, pas à la porte de ma chambre, mais plus près, beaucoup plus près, près de moi. Non pas enveloppée d'un manteau et coiffée d'une toque; la toque s'est envolée sur une table, le cache-poussière est tombé sur un fauteuil et il disparaît sous un jupon, sous deux jupons. Non pas près de moi, mais très près, très près; très près, avec sa magnifique toison fauve éparse sur les oreillers, avec des baisers et des frissons, et des sanglots—et des sanglots...

Elle m'aime, elle m'aime, elle m'aime! Ah! qu'elle m'aime! Elle m'aime surtout à cause de mes mérites moraux, de ma générosité, de mes grandes qualités de coeur. Elle me dit tout ça à travers ses larmes. Elle est bien, bien malheureuse; elle est seule au monde; elle n'a que moi; elle n'a confiance qu'en moi; elle n'a de ressource qu'en moi... Ça, c'est vrai. Tout dépend de moi; si je m'obstine à conserver l'héritage... Mais ma force de résistance est mise à une bien rude épreuve. Il y a un proverbe qui dit que tout est loyal en amour et en guerre. Je ne sais pas trop si c'est ici une question d'amour ou de guerre, mais il est certain que l'attaque d'Estelle a été aussi perfide que hardie, et qu'il y a peu de chances pour que l'avantage me reste. C'est d'autant plus triste que les illusions que j'ai pu avoir un instant s'envolent à tire-d'aile, et que je sens de plus en plus vivement qu'on n'en veut qu'à ma bourse. Allons, il n'y a qu'à me résigner...