Je me résigne. Je laisse Estelle gagner son procès. Elle a été déshéritée par son père, mais je lui promets de la remettre en jouissance. Un bon procédé en vaut un autre.
Je tiens ma parole (ou peu s'en faut). Je vais, accompagné d'Estelle, faire plusieurs visites à Me Lerequin. Il y a beaucoup d'avoués à Paris, mais Me Lerequin est le seul bon. C'est un homme respectueux des lois, qui s'engage à jongler avec les dernières volontés de Delanoix sans heurter aucune prescription légale. En secret, il me conseille de conserver un petit souvenir de l'héritage: une centaine de mille francs; je me rends à son avis. Estelle fait la grimace, mais tant pis... Mme Raubvogel passe encore une semaine à Paris, liquidant son établissement, solidifiant les liens qui nous attachent l'un à l'autre. Puis, elle part pour le Nord.
Deux jours après, je suis invité à me présenter devant le général de Lahaye-Marmenteau. Je trouve le général seul, dans son cabinet, jouant nerveusement avec un crayon; il a une drôle de figure, pas drôle.
—Il faut avouer, me dit-il d'une voix sévère, que vous avez été bien inconsidéré. Après la misérable affaire dans laquelle ont été compromis deux membres de votre famille, vous commettez la légèreté de vous afficher en la compagnie de la femme du traître. J'ai ici des rapports qui ne me permettent point de douter du fait. On ne pousse pas l'imprudence à ce point-là! Une pareille imprudence, en vérité, devient de l'impudence. Vous avez l'air de narguer l'autorité...
J'essaye de protester, de m'expliquer; mais le général m'impose silence. Personnellement, dit-il, il ne doute pas de moi; il a seulement voulu me mettre face à face avec les résultats possibles de mon étourderie. La preuve qu'il ne m'en veut point, c'est qu'il va me donner un bon conseil. Pourquoi ne profité-je pas de la situation particulière que me font ma présence à l'État-Major et ma qualité de fils de général pour m'établir socialement dans une position qui me mettrait à l'abri de tous et de moi-même? Cette position, un mariage pourrait me l'assurer; un bon et honorable mariage; et si...
Froidement, je remercie le général; je lui déclare que je suis décidé à ne point me marier. Il me lance un regard chargé de haine, baisse la tête et reprend, d'une voix qui siffle entre ses dents:
—Vous êtes libre. Souvenez-vous seulement que la situation privilégiée à laquelle je faisais allusion tout à l'heure ne sera pas toujours la vôtre; votre poste à l'État-Major peut vous être enlevé d'un moment à l'autre; votre père, qui n'est plus jeune, peut vous manquer aussi. Et alors... Et alors, murmure le général au bout d'un instant, des langues se délieront peut-être et diront des choses que, jusqu'à présent, on n'a pas dites: des choses qui ternissent à jamais une mémoire. Notre époque aussi poursuit l'iniquité des pères sur les enfants...
Très surpris, plus que surpris, j'invite le général à s'expliquer. Il refuse. J'insiste. Il me donne l'ordre de me retirer.
J'éprouve, en quittant le cabinet du général, des sensations étranges: gêne violente, colère, inquiétude; un mystérieux et menaçant inconnu m'enserre, plane sur moi. Que faire? Ecrire à mon père? Et lui rapporter... Non; ne pas lui écrire, aller lui parler. Je rentre chez moi au plus vite. Mon ordonnance, qui m'attend, me remet un télégramme daté de Nortes; mon père, qui est au plus mal, me demande en toute hâte. Je quitte Paris par le premier train.