La journée a été horriblement longue et fatigante. Pourtant, je n'ai pris que quelques heures de repos; et, bien avant minuit, j'ai été relever les deux officiers d'ordonnance qui veillaient le corps de mon père.
Je suis donc seul dans la chambre mortuaire, et m'ennuie ferme. Mon père avait bien des défauts, c'est certain; mais je puis assurer, non sans un certain orgueil filial, que c'est la première fois que je m'embête avec lui. Si encore j'avais apporté quelque chose à lire... Les scellés ont été posés sur tous les meubles; à l'exception pourtant d'un secrétaire, à gauche de la cheminée; ce secrétaire, m'a-t-on dit, ne contient que des papiers personnels et de l'argent; la clef m'en a été remise à mon arrivée. Si j'en faisais l'inventaire?
Les tiroirs sont dans le plus grand désordre. Je trouve d'abord deux cassettes; l'une qui contient de l'argent, l'autre qui contient des lettres dont la suscription semble récente. J'ouvre l'une de ces lettres; puis, toutes les autres; elles m'intéressent beaucoup (vous verrez pourquoi, mais un peu plus tard). A part cela, je ne découvre rien de bien curieux. De vieilles lettres d'amour ou d'affaires; des factures; des fleurs séchées, des mèches de cheveux; des compliments que j'ai tracés péniblement, aux jours lointains de mon enfance, pour la fête paternelle; des billets à ordre et des photographies; des lettres de ma mère et de mes grands-parents; et un cahier, au papier jauni, sur la couverture duquel s'allongent des mots allemands, couleur de rouille. Je prends ce cahier, dont le titre seul (Der Beresina-Uebergang. Eine Berichtigung) éveille en moi des souvenirs nombreux. C'est un manuscrit qui fut composé, voilà bien des années déjà, par mon grand-père, Ludwig von Falke. Et je revois le vieillard très distinctement, avec ses yeux bleus si profonds et sa grande cicatrice; je le revois essayant d'expliquer des choses que personne ne voulait entendre; souriant, avec de l'ironie au coin des lèvres, lorsqu'on lui parlait du passage de la Bérésina, auquel il avait assisté, comme un terrible désastre qui avait mis en relief une fois de plus, pourtant, l'admirable héroïsme des troupes françaises... Je m'installe dans un fauteuil et je commence la lecture du manuscrit, tracé d'une écriture haute et ferme dont les lettres germaniques accentuent encore le caractère de logique et d'artistique vérité.
Bien que j'aie conservé le manuscrit et qu'il soit là, sur ma table, tandis que j'écris ces pages, je ne puis ni le reproduire ici ni même en citer les passages les plus importants. A quoi bon? Mes compatriotes qui, en fait d'histoire, n'admettent guère que des légendes putréfiées, ne modifieraient point leur système en raison de ce que je pourrais dire. Leur siège est fait. (Tous leurs sièges sont faits. Le reste aussi.) Ils continueraient à se figurer que la Grande Armée de 1812, après des misères sans nom causées surtout par le froid, fut en fait annihilée par les Russes à la Bérésina en dépit du magnifique dévouement des troupes françaises. Comment pourraient-ils admettre que le passage de la Bérésina, au lieu d'être la lamentable catastrophe que représentent les historiens, est le plus haut exploit de Napoléon durant la retraite de 1812? Et comment pourraient-ils croire que l'Empereur ne dut le succès de son opération qu'à la bravoure des troupes allemandes, et surtout à l'héroïsme de la brigade badoise? Des Allemands sauvant d'une destruction fatale et complète la Grande Armée et Napoléon lui-même, ce serait, pour les Français, ridiculement paradoxal et inadmissible. Voilà pourquoi je ne veux pas reproduire ici le travail de mon grand-père. Comme la lecture du manuscrit, cependant, a produit sur moi une impression profonde, et a eu, par contre-coup, une grande influence sur mon existence, je me vois forcé d'en donner un résumé aussi bref que possible.
«Les troupes du Grand-Duché de Bade qui prirent part à la campagne de 1812 se composaient de 7.666 hommes de toutes armes. (Il faut remarquer que le 1er bataillon du 2e régiment d'infanterie badoise faisait partie de la Garde Impériale.) Une brigade d'infanterie, forte de 5.000 hommes, avec son artillerie (deux batteries, une à pied et une à cheval), et commandée par le général Markgraf Wilhelm von Baden, formait part du 9e Corps, placé sous les ordres du maréchal Victor.
«Mon grand-père était lieutenant dans le Leib-Infanterie-Regiment Grossherzog n° 1, dont le colonel était von Franken. La brigade badoise faisait partie de la division du général Dändels (26e division); le 9e Corps comprenait deux autres divisions d'infanterie: celle de Partonneaux, composée de jeunes soldats recrutés en Hollande et dans les Villes Hanséatiques, et celle de Gérard, formée de Polonais et de Saxons; de plus, une division de cavalerie commandée par le général Fournier, et ne comprenant que des troupes allemandes, particulièrement les Chevau-légers Hessois; la 2e brigade (31e de l'armée), sous les ordres du colonel badois von Laroche, étant formée par le «Sächsisches Dragonerregiment» (colonel prince Jean de Saxe), et le «Badisches Husarenregiment von Geusau» (colonel von Cancrin).
«Le 2e et le 9e Corps, dont le commandement, depuis le départ d'Oudinot et de Gouvion Saint-Cyr, avait été confié au maréchal Victor, restèrent cantonnés à Ssjenno jusque vers le 18 novembre, date à laquelle Napoléon commença sa retraite de Smolensk. Leurs forces combinées s'élevaient (y compris la brigade badoise) à 25.000 hommes; ils tenaient Wittgenstein en échec à l'ouest et un peu au nord de Orscha, où la Grande Armée devait passer le Dnieper. Le maréchal Oudinot, presque guéri de sa blessure, étant revenu prendre le commandement de son Corps et ayant reçu peu après l'ordre de marcher sur Borissow, Victor concentra ses troupes à Tschereja; couvrant le flanc droit de l'armée contre Wittgenstein et ses 25.000 Russes.
«Victor était arrivé à Tschereja le 20 novembre, après s'être avancé contre Wittgenstein jusqu'à Tschaschinki; un combat dont le résultat fut indécis s'était engagé en cet endroit; la cavalerie badoise commandée par le colonel von Laroche s'y était particulièrement distinguée, mais avait perdu von Cancrin, colonel du régiment des hussards de Bade. Le maréchal Victor avait avec lui environ 12.000 hommes. Il avait reçu un ordre de Napoléon l'avisant qu'Oudinot, avec ses 13.000 soldats, serait le 23 sur la Bérésina pour couvrir le passage de l'armée, qui aurait lieu au plus tard le 24; quant à lui, Victor, il devait occuper fortement la route Lepel-Baran-Borissow et empêcher Wittgenstein d'attaquer Oudinot.
«Victor, cependant, au lieu de s'établir sur la route Lepel-Borissow, laissa cette route ouverte à l'ennemi et marcha, à une assez grande distance de la rivière, par Cholopenitschi et Ratutitschi. Le maréchal, en ne se conformant pas à ses instructions, rendit pire la situation de l'armée française. Sa retraite était couverte par la cavalerie allemande de von Laroche, qui se comporta admirablement. Le 22, on apprit que Borissow avait été capturé le 21 par l'avant-garde de l'amiral Tschitschagof, sous les ordres du général Lambert; le 23 au soir, on apprit que Napoléon venait d'arriver à Bohr, et que Tschitschagof avait été battu par Oudinot dans la plaine de Loschniza (sur la rive gauche de la Bérésina, un peu au nord de Borissow); il avait perdu un millier de prisonniers, tous ses bagages, et le pont de Borissow aurait été repris s'il n'avait été brûlé par les Russes. Le 24, à Baturi, l'arrière-garde de Victor, commandée par le général Delaitre, se trouva dans une situation désespérée. Le Markgraf Wilhelm von Baden envoya à son secours le régiment Grossherzog nº 1; mais l'ennemi attaqua avec une telle violence que le Markgraf se vit obligé de faire prendre position à sa brigade tout entière à l'entrée d'une forêt. Compagnie après compagnie fut déployée en tirailleurs; et il fut ainsi possible, au prix de grands sacrifices, d'abord de délivrer l'arrière-garde, puis de repousser définitivement les forces très supérieures de l'ennemi. Cette action valut au Markgraf (qui n'était âgé que de vingt ans) les plus grands éloges du maréchal.
«Le 25, à midi, le neuvième Corps atteignit la grande route de Moscou à Loschniza. La brigade badoise fit halte juste comme l'armée de Pologne passait sur cette route. D'abord, venaient environ vingt aigles portées par des sous-officiers; puis, une quinzaine de généraux, la plupart à pied, enveloppés de manteaux de dames et de fourrures souillées; 500 hommes en armes, tout au plus, suivaient. C'étaient les misérables restes d'un Corps d'armée qui avait passé le Niemen, quelques mois plus tôt, fort de 40.000 hommes. Le temps était très beau, et le plus brillant soleil éclairait de ses rayons le lamentable spectacle. La brigade badoise bivouaqua à Loschniza; le Markgraf avait encore sous ses ordres 2.240 hommes.