«Napoléon avait fait, dans la journée du 25, une forte démonstration devant Ucholodÿ (au-dessous de Borissow); il avait envoyé là une division de cuirassiers, un bataillon d'infanterie, du canon, et plusieurs milliers de traînards (d'amateurs), qui devaient donner à Tschitschagof l'impression d'une formidable force destinée à couvrir le passage. L'amiral russe fut pris au piège, fit replier tous ses détachements au nord d'Ucholodÿ et concentra ses troupes sur ce point. A huit heures du soir, les sapeurs et les pontonniers commencèrent à construire deux ponts; l'un, pour l'infanterie, un peu au nord du village de Studienka, l'autre, pour l'artillerie, presque en face du village. Un peu plus tard, l'Empereur, accompagné du roi de Naples, visita les bivouacs.

«Napoléon avait envoyé au maréchal Victor, le soir du 25, une dépêche furieuse dans laquelle il lui reprochait d'avoir laissé ouverte la route Lepel-Borissow, et de ne pas avoir attaqué Wittgenstein avec toutes ses forces, à Baturi; il lui donnait l'ordre de se rendre le lendemain avant l'aube à Borissow, avec deux divisions, et de revenir de là à Studienka. La division Partonneaux et la division Dändels (dont faisait partie la brigade badoise) se mirent donc en route le 26, à trois heures du matin. Pendant la marche, par une coïncidence extraordinaire, la brigade badoise rencontra un convoi qui était parti de Karlsruhe en juillet, et qui lui apportait à l'instant le plus critique, après avoir traversé presque toute l'Europe au milieu de difficultés sans nombre, les provisions et les chaussures dont elle avait le plus pressant besoin. C'est avec la plus grande difficulté, entouré et pressé par des hordes de traînards appartenant à tous les Corps, que le Markgraf put ramener sa brigade de Borissow, où la division Partonneaux avait été laissée avec ordre de ne se replier qu'au dernier moment. Une énergie énorme permit seule d'atteindre les ponts de Studienka, vers le soir; la brigade badoise, avec la division Dändels, traversa la rivière sur le pont de l'artillerie et eut à prendre position près du pont, tout aussitôt; là, elle se trouva côte à côte avec le brave 1er bataillon du 2e régiment d'infanterie de Bade, qui avait servi pendant toute la campagne dans la Garde Impériale. Les ponts avaient été prêts à trois heures de l'après-midi; le Corps d'Oudinot avait passé tout aussitôt, s'était déployé, avait repoussé l'avant-garde de Tschitschagof, et bivouaquait dans le bois au nord de Staschow. Le reste de l'armée française se rapprochait en toute hâte de Studienka, et une vaste multitude d'amateurs grouillait sur les terrains bas, au sud du village.

«Ce sont sans doute les feux innombrables allumés par ces amateurs, et qui lui firent croire à la présence de forces considérables, qui empêchèrent Wittgenstein, alors près de Barau, de marcher sur Studienka, et qui le poussèrent à se diriger sur Borissow, par Kostriza. Quoi qu'il en soit, le passage de l'armée put s'effectuer sans encombre le 27. L'Empereur passa à une heure après midi. A quatre heures, le pont de l'artillerie se rompit, et des milliers d'amateurs essayèrent de se frayer un passage; à deux autres reprises aussi. Malheureusement, ils n'essayèrent pas de traverser la rivière pendant la nuit, lorsque l'armée, à l'exception du Corps de Victor, qui formait l'arrière-garde, eut passé; les ponts restèrent alors libres pendant plusieurs heures, et l'État-Major français, s'il avait fait son devoir, aurait alors envoyé sur la rive droite ces pauvres gens, les blessés et les bagages. Mais l'État-Major français ne fit pas son devoir; ainsi que le dit Napoléon lui-même, il n'était bon à rien.

«Le 28, à l'aube, la brigade badoise reçut l'ordre de repasser la rivière afin de renforcer Victor. Ce maréchal était à Studienka avec une faible partie de son Corps (en fait, avec la division Gérard et la cavalerie), la division Dändels ayant passé sur la rive droite dans la nuit du 26, avec presque toute l'artillerie du neuvième Corps; et la division Partonneaux, qui avait été laissée à Borissow le 26 au matin, ne s'étant pas encore repliée. La brigade badoise éprouva une difficulté inouïe à repasser la rivière. Un nombre énorme de voitures et de caissons encombrait les ponts, sur lesquels s'écrasait une cohue désordonnée de maraudeurs et de traînards; malades et blessés étaient précipités sans pitié dans les flots qui charriaient d'énormes glaçons; d'autres malheureux essayaient de passer la rivière à gué et périssaient bientôt; c'était, de tous côtés, une scène de misère et d'horreur. Le froid, qui jusque-là n'avait pas été bien vif, devenait de plus en plus intense; une tempête de neige commençait à rager. Le Markgraf réussit enfin à faire passer son infanterie sur la rive gauche; mais il fut impossible de transporter les canons; ils furent laissés sur la rive droite, en position en avant des ponts et en équerre, de façon à couvrir les approches de Studienka.

«Comme le maréchal Victor commençait à prendre ses dispositions, les Russes attaquèrent vigoureusement sur la rive droite. Tschitschagof, avec 30.000 hommes, s'avança contre Oudinot, qui n'avait que 8.000 hommes, mais qui réussit à le repousser avant l'arrivée de Napoléon et de la Vieille Garde. Oudinot ayant été grièvement blessé, Ney prit le commandement. Les Russes attaquèrent une seconde fois, furieusement; les Français commençaient à plier, lorsque Ney fit charger la division de cuirassiers de Dumerc. (Cette charge, à peine connue, n'est égalée dans les annales de la guerre que par le fameux «Todesritt» de la brigade von Bredow, à Vionville.) Les Russes furent repoussés dans le plus grand désordre jusqu'à Staschow et mis dans l'impossibilité de renouveler leur attaque. L'Armée put commencer sa retraite sur Sembin.

«Mais, sur la rive gauche, Victor attendait anxieusement l'arrivée de la division Partonneaux, forte de 4.000 hommes, qui devait avoir évacué Borissow et marché sur Studienka. Ce fut seulement un bataillon du 56e avec quatre canons, qui parut, et qui déclara n'avoir nulle connaissance du sort de sa division dont il formait l'arrière-garde. Quelques fuyards, pourtant, qui avaient échappé au désastre, apprirent bientôt au maréchal ce qui s'était passé. Partonneaux, négligeant les plus élémentaires précautions, s'était trompé de route, s'était heurté quelques heures plus tôt à l'avant-garde de Wittgenstein, avait été lui-même fait prisonnier; et le général Camus, qui lui avait succédé, avait capitulé.

«Le maréchal, ne doutant pas qu'il allait être attaqué par toutes les forces de Wittgenstein—et comprenant que le sort de la Grande Armée tout entière était maintenant entre ses mains—prit les dispositions suivantes. Il appuya à la rivière son aile droite, commandée par le Markgraf Wilhelm von Baden et composée de six bataillons badois et du bataillon du 56e (jeunes soldats originaires de Hambourg et de Lübeck) avec 4 canons; il plaça au centre treize bataillons allemands et polonais commandés par Gérard; et à l'aile gauche, la brigade saxonne avec l'artillerie de Gérard, 14 pièces en tout. En échelon à l'extrême gauche, fut placée la cavalerie de Fournier, hussards de Bade, dragons de Saxe, chevau-légers de Hesse. On voit que toutes ces troupes, à l'exception de quelques bataillons polonais, étaient allemandes. La position couronnait des hauteurs dont la dernière déclivité, au nord-ouest, supportait les masures ruinées du hameau de Studienka. En avant de la position s'étendait une plaine large de 500 mètres environ où courait un petit ruisseau, trop étroit pour arrêter l'avance de l'ennemi; au delà, on n'apercevait que des bois. Des tirailleurs furent disséminés sur le penchant des collines, mais le gros des troupes resta posté derrière les crêtes.

«Bientôt, les Russes apparurent, sortant des bois. Wittgenstein déploya ses forces en arrière du ruisseau, et avança sa gauche vers le long de la Bérésina afin de tourner la droite française et de couper la retraite de Victor. Le choc de l'attaque tomba sur le bataillon badois placé à l'extrême droite et qui, après une longue et héroïque résistance, ayant brûlé ses dernières cartouches, commença à plier. Immédiatement, le Markgraf s'élança à la tête d'un second bataillon, chargea les Russes en flanc et les rejeta à la pointe de la baïonnette au delà du ruisseau. A l'aile droite, les Français—c'est-à-dire, bien entendu, les Allemands—étaient donc vainqueurs. A l'aile gauche, au contraire, l'immense supériorité numérique des Russes leur avait permis de tourner les Français, dont la situation était des plus critiques. Victor renforça sa gauche en toute hâte, mais en vain; les Russes gagnaient du terrain de minute en minute, grâce à leur nombre, en dépit de l'admirable résistance des Saxons. Tout semblait perdu, lorsque Victor donna à la cavalerie l'ordre de charger. Les hussards de Bade et les chevau-légers de Hesse formèrent la première ligne; les dragons de Saxe, sous le prince Jean, la seconde. Le général Fournier ayant été grièvement blessé, le colonel badois von Laroche prit le commandement. La charge balaya la première ligne russe, rompit le carré formé par le 34e Chasseurs, et força l'ennemi à la fuite. Les cavaliers allemands furent chargés à leur tour par un corps de cuirassiers russes; le colonel von Laroche fut blessé d'un coup de sabre qui lui fendit la figure de la bouche à l'oreille, fut fait prisonnier; une terrible mêlée s'ensuivit, au cours de laquelle le colonel von Laroche fut délivré; et les Russes furent obligés de tourner bride. Les pertes de la cavalerie française—c'est-à-dire allemande—avaient été énormes; mais l'ennemi cessa de rien tenter contre l'aile gauche, se contentant de la canonner à longue distance.

«Vers la fin de l'après-midi, au moment où la tempête de neige redoublait, Wittgenstein attaqua une seconde fois l'aile droite avec fureur. Le Markgraf fit preuve de la plus grande habileté et du plus grand courage; bien qu'ils perdissent 1100 hommes et vingt-huit officiers, et malgré le nombre écrasant de leurs adversaires, les Badois obligèrent les Russes à se retirer en désordre. Quand la nuit tomba, les troupes badoises avaient non seulement conservé leurs positions mais avaient même gagné du terrain; et Wittgenstein était obligé de renoncer à toute nouvelle attaque. Le Markgraf n'avait plus avec lui que 900 hommes. Et c'étaient ces 900 hommes qui, le lendemain 29, à une heure du matin traversaient les derniers la Bérésina, sauvant blessés et canons; et se déployaient face aux ponts tandis qu'on les détruisait, formant l'extrême arrière-garde de la Grande Armée...»

La lecture du manuscrit, je l'ai dit, a produit sur moi une impression profonde. Cette impression, je ne veux pas l'analyser. Pourtant, elle pourrait se diviser en deux parties.