D'abord, absurdité honteuse des haines internationales. La composition des armées napoléoniennes, l'existence de l'Empire français avec des chefs-lieux qui s'appelaient Amsterdam, Rome et Hambourg, ne prouvent-elles point, par l'absurde, la possibilité de la fraternité des peuples? Si les nations peuvent vivre en bonne harmonie sous le sabre d'un despote, ne pourraient-elles vivre fraternellement dans l'indépendance de fédérations libres? Et quand je pense que l'homme qui a tracé ce manuscrit, mon grand-père, était un Allemand et qu'il a su donner toute une existence de bonheur à cette Française qui était ma grand'mère, je me demande si les frontières n'ont pas surtout pour mission de barrer la route à l'amour qui pourrait fondre les races, développer l'homme en force et en intelligence.
Ensuite, le Mensonge tricolore. De l'héroïsme dont firent preuve les troupes allemandes à la Bérésina et ailleurs, en 1812, Napoléon n'a pas dit un mot dans ses bulletins célèbres; pas plus qu'il ne voulut parler de la bravoure déployée par les Saxons à Wagram; pas plus qu'il ne voulut jamais faire leur part de gloire à aucun de ses alliés; cela, disait-il, «aurait été contraire à la politique et à l'honneur national». Il aurait été contraire à l'honneur national, selon Napoléon et selon bien d'autres qui l'avaient précédé ou qui le suivirent, de dire la vérité. Donc, on mentit; donc, on ment; donc, on mentira. La nation française est invincible, elle est la reine de la civilisation, elle est la première nation du monde. Et, quels sont les fruits de l'imposture et de la hâblerie, on l'a vu en 1870, on le voit aujourd'hui, on le verra peut-être demain—et pour la dernière fois.—Ce prestige de la France que j'ai vu surgir ici, il y a quelques heures, c'est un mensonge. C'est de l'irréel, c'est du truqué; c'est du décor, c'est du plagiat. C'est le semblant de vie et de grandeur qu'il y a dans cette chambre, que crée l'animation factice de choses mortes, de tentures, de fleurs coupées, de drapeaux—de choses mortes qui font un cadre éphémère à un corps qui se corrompt, qui pue...
Je me lève et je vais et viens. Le vide, le vide énorme de l'existence qui fut celle de mon père, qui est la mienne, qui est celle de mon pays, m'apparaît tout d'un coup. Oh! je veux vivre, vivre complètement, et libre. Je quitterai l'armée; ma détermination est bien prise... Mais le sommeil me saisit; je regagne mon fauteuil et j'essaye en vain de relire quelques pages du manuscrit. Le jour va se lever, le frisson du matin me secoue. La pluie commence à tomber, frappe les vitres. Le bruit des cordes d'un luth touché aux endeuillées mesures du vieux temps, d'une gaîté lente, voilée de crêpe. Puis, de longs silences; des chansons jamais chantées. Puis, des bruits clairs, des cliquetis, des sifflements d'aciers froissés, des crépitements secs; des demi-rêves de bataille; des rêves de révolte. Puis, le sommeil.
Les funérailles. Les obsèques d'un général commandant un corps d'armée. De temps en temps, on peut voir ça.
XXII
Vous n'avez sans doute pas oublié ces lettres que j'avais trouvées dans le secrétaire (à gauche de la cheminée). Je vous avais promis de vous dire pourquoi elles m'avaient intéressé. Je vais tenir ma promesse, bien que vous ne le méritiez guère. Vous n'avez même pas protesté contre la manière, vraiment par trop rapide, dont j'ai enterré mon père. Vous n'avez même pas dit qu'il est réellement honteux de conduire les morts au triple galop à leur dernière demeure. Et j'ai profité de votre silence pour ne point vous faire part de mille incidents qui vous auraient affectés; pour ne point vous apprendre par exemple, que le général de Lahaye-Marmenteau, représentant l'Etat-Major, avait assisté aux funérailles et s'était montré fort aimable envers moi; ce qui m'avait amené à considérer comme de simples paroles en l'air les vagues menaces qu'il avait proférées à Paris. Ce fait, joint à cette autre circonstance que mon père, en dépit de tout, m'a laissé une somme assez ronde, m'a mis en cet état de belle humeur qui, maintenant, ne doit plus vous surprendre.
Quant aux lettres que j'ai justement à la main, ce matin, en me dirigeant vers Sainte-Luce (l'un des jolis faubourgs de Nortes), ce sont tout bonnement les missives envoyées à mon père par Mme Plantain et que je vais reporter à cette dame. Vous décrirai-je l'agréable villa qu'habite Mme Plantain? Vous dépeindrai-je Mme Plantain elle-même? Ne vous contenterez-vous pas de savoir qu'elle s'appelle Isabelle? Vous penserez, naturellement, que je vous donne là un renseignement qui ne m'a pas coûté cher et que j'ai simplement trouvé au bas de chacune des épîtres que je viens de remettre, en mains propres, à Mme Plantain. Eh! bien, vous vous trompez; je n'ai point lu les lettres... Ah! sapristi, je viens de vous dire qu'elles m'avaient beaucoup intéressé... Enfin, je les ai lues sans les lire; je les ai parcourues; je lis très vite...
Mme Plantain, aussi, lit très vite; elle vient de me le déclarer; (vous voyez que notre conversation est assez longue, assez amicale, et qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que Mme Plantain elle-même m'eût appris son petit nom). Mme Plantain—Isabelle! Isabelle!—Isabelle avoue qu'elle raffole de Dumas père. Je confesse que je suis sanguinaire, mais que les abattoirs du roman d'aventures me dégoûtent. Alors, elle dit que ce n'est pas Dumas père qu'elle aime; mais Dumas fils. Hélas! Hélas! Elle dit qu'elle adore la psychologie et qu'elle lit Bourget; (ça, c'est pas vrai. On ne peut pas). Elle voit tout à travers des pièces et des romans. Quel vide! Mais quel joli vide! Des yeux qui ont la profondeur des rêves. (On dirait des puits. J'aime mieux m'arrêter ici; je descends trop, pour commencer.)
Mme Plantain m'explique pourquoi elle a quitté son mari. Plantain n'était plus jeune, tant s'en faut; c'était un savant, toujours enfermé dans son laboratoire, et qui ne supposait pas qu'une jeune femme pût désirer trouver dans la vie autre chose que des cornues. Je vois ça. Vous aussi. Mme Plantain est une femme incomprise. (Voilà un type neuf.) Un type fréquent chez les nations en décadence, lorsque l'intelligence, comme dit Gibbon, a renoncé «avec un sourire ou avec un soupir». Une bêtise touchante et noire, que ne percent pas les rayons blafards d'une instruction hâtive; point de sens moral, car, pour les cerveaux spongieux, dès que le crime cesse d'être le péché, il n'existe plus; et une sensibilité extrême, douloureuse un peu, qui n'est pas la bonté, mais le rappel intérieur et pénible, l'évocation amèrement égoïste de souffrances rêvées. Mme Plantain croit à l'idéal, sourit à des futurs couronnés de promesses; des romances lui pourrissent dans le coeur. Ce genre de femme n'est pas mon fait; je suis encore trop jeune, ou plus assez. Mais pour un vieux, ce serait le rêve. Mon père s'y connaissait, tout de même.