Avant-hier, pourtant, sur la Grand'Place, je me suis trouvé tout à coup en sa présence. Je l'ai reconnue tout de suite à la description qu'on m'en avait faite. Et j'ai été très pris, immédiatement empoigné. Le coup de foudre. Une poupée de Montmartre; très noire; du faux Orient; des yeux riants, bruyants; des dents d'un bel orient. Un profond petit animal. Des idées confuses se pressent, se bousculent: me venger de ma relégation ici; happer de la chair parisienne, souvenir qui passe; affirmer ma volonté, mon pouvoir. J'aborde la petite femme, lui parle. Elle répond—ce qu'elle répond;—sourit et sourit; un oeil dit non, un oeil dit oui. L'effet produit est inouï. (Toujours le même.) Presque immédiatement après l'avoir quittée, je rencontre Fermaille; il doit m'avoir vu, affecte de ne pas me saluer; je lui fais répéter le salut. Le soir, je vais au café Franco-Russe; la Môme-Chichi y est, très sérieuse cette fois; Fermaille aussi, qui me regarde de travers. Nous allons voir ça.
Hier, sous un prétexte, j'ai retiré à Fermaille la permission de coucher en ville.
Lui a-t-on dit que je me suis promené longtemps hier soir avec sa maîtresse? Peut-être. En tout cas, à la revue d'armes aujourd'hui, il répond insolemment à une observation que je lui fais. Comme je lui porte une punition, il me lance à la tête un ceinturon qui ne m'atteint pas. Il est immédiatement arrêté; en prévention de Conseil de guerre.
Là-dessus, penserez-vous, la Môme-Chichi me ferme sa porte. Pas du tout; elle me l'entr'ouvre. La Môme-Chichi est une bonne Française. Elle comprend très bien que les officiers doivent toujours faire leur devoir, si pénible qu'il soit; que, sans discipline, il n'est point d'armée possible; et qu'il faut une armée, car le café-concert doit croire à quelque chose. Donc, la Môme-Chichi a le coeur bien gros, mais elle me fait les yeux doux.
Je n'ai pas l'intention de qualifier l'acte que j'ai commis, pas plus que je ne veux décrire la situation d'esprit dans laquelle je me trouve. Après tout, si vous ne voulez pas qu'un homme abuse de son autorité—ne lui donnez pas d'autorité.—Le hasard est un grand maître. Pourquoi cette femme, cette Môme-Chichi, s'est-elle trouvée sur mon chemin? Et juste au moment où il était dangereux pour moi de rencontrer des cheveux bruns, des yeux noirs? Les dernières femmes que j'ai connues, Estelle et ses devancières, étaient blondes, très blondes. Ce sont là des détails qu'il ne faut point négliger de relater dans un livre sérieux. Ils feront comprendre ici mon enthousiasme pour les brunes. Ils expliqueront pourquoi j'ai été aussi violemment attiré par Isabelle, très brune, et par la Môme-Chichi, très noire. Et puis, pourquoi Isabelle n'est-elle pas ici? Ce n'est pas tout à fait ma faute. Et puis... et puis...
J'installe la Môme-Chichi à Nalo-les-Bains, la plage de Sandkerque, à sept ou huit cents mètres des fortifications. Elle habite à quelques pas de la maison où j'ai mon appartement. Ça durera ce que ça durera. J'ai écrit à Isabelle de ne pas venir encore; je lui dis que je n'ai pas pu louer la villa que je désire prendre pour elle; je lui dis qu'il fait horriblement froid. Ce n'est pas vrai; le temps est beau pour la saison.
Cependant, la Justice militaire (qui relève de la Direction de la Cavalerie) ne reste pas inactive. Le Conseil de guerre, au chef-lieu, juge Fermaille. Le malheureux avoue, bégaye presque. Je dépose froidement, implacablement; quelque chose encore me crispe, me force à affirmer ma volonté, mon pouvoir. Les témoins, des soldats, déposent aussi; plus implacables même que moi; heureux, visiblement, d'exhiber leur servilité. Le réquisitoire réclame une condamnation exemplaire; Fermaille est une mauvaise tête qui tenait sur ses chefs des propos horribles, si l'on en croit une rumeur publique qui en ébruitait en ville la nouvelle. L'acte qu'il a commis, en jetant à la tête de son capitaine le ceinturon qui confirme les bruits répandus sur son compte, est abominable; l'officier, qui n'a pas été atteint, étourdi par la douleur et le danger, a été frappé dans son prestige. Quel doit être le châtiment d'un pareil crime? La mort! L'avocat d'office, un sous-lieutenant, présente la défense de l'accusé; il fait appel à la clémence du Conseil. Le jugement est rendu. Des circonstances atténuantes ayant été accordées, ce ne sera pas la mort. Vingt ans de travaux publics—seulement.
La vie du nommé Fermaille est donc brisée. Et pourquoi pas? Puisque les citoyens acceptent le système militaire actuel, qu'ils l'acceptent avec toutes ses conséquences. Ce n'est pas fini. Je vais faire du service. J'en fais. Je me reprends—ou plutôt, pour la première fois, je me prends de goût pour ma profession. En peu de temps, j'acquiers dans le régiment une réputation épouvantable. Il y a des pleurs—mais pas de grincements de dents.—Pleurez donc,—jean-foutres!
J'écrirai avec une plume. J'écrirai avec un sabre. J'écrirai avec un couteau de boucher. La chair qui ne veut point être libre, «qui se méprise», doit être traitée comme de la viande—comme de la charogne.
Mon ordonnance est un garçon dégourdi. Tout est relatif, bien entendu; il se figure, ainsi que beaucoup de Français, que Napoléon III a succédé à Napoléon Ier, qu'en 1870 c'est contre les Russes que la France a fait la guerre, et que l'Alliance récemment conclue est un pacte d'oubli de nos désastres. Mais, malgré tout, c'est un matois. La preuve, c'est que ce soir vers neuf heures, juste comme je reviens avec la Môme-Chichi de la ville, où nous avons dîné, je le trouve qui guette mon passage auprès du pont-levis; il se précipite vers moi dès qu'il m'aperçoit et m'annonce qu'une dame est venue, il y a une heure environ, me demander. Il n'a pu faire autrement que de la laisser s'installer chez moi, où elle m'attend; mais il a cru bien faire en venant au-devant de moi, pour m'avertir. Pour sûr, qu'il a bien fait! Je lui glisse une pièce; je renvoie la Môme-Chichi dans ses foyers par la voie la plus rapide, avec ordre d'attendre patiemment mes instructions; et je rentre chez moi au plus vite.