Un vent froid souffle en tempête, ridant les eaux du fossé-canal qui ceinture la ville, soulevant de temps en temps le sable des dunes; sifflant à travers les branches dénudées des arbres plantés sur les glacis; la nuit est noire, noire; je suis à peine sorti de la ville, que je ne puis voir, en me retournant, l'énorme masse des fortifications que semblent avoir dévorée les nuages. Je pense, tout en marchant. Pourquoi Isabelle est-elle venue? Pourquoi?... Car c'est Isabelle qui m'attend, sûrement... Et que vais-je lui dire?... Je ne puis me décider à rien; je me fie complètement au hasard. C'est le mieux... J'arrive chez moi.

Isabelle est assise au coin de la cheminée, et se lève à mon arrivée. Un seul coup d'oeil a suffi à me convaincre qu'elle est au courant de ma conduite; je m'attends à une scène. Mais, après avoir repoussé la main que je lui offre, elle commence à me donner simplement les raisons de son voyage. Elle parle froidement, sans un geste, d'une voix calme, comme fatiguée, que secoue un peu d'amertume. Elle me dit qu'une lettre anonyme, qu'elle jette sur la table, lui a appris, il y a quelques jours, ce que je faisais à Sandkerque; cette femme que j'ai enlevée à ce pauvre diable que j'ai fait condamner, et avec laquelle je vis. J'essaye de protester. Mais Isabelle m'apprend qu'elle est à Sandkerque depuis deux jours déjà et qu'elle est sûre de ce qu'elle avance. Elle ne peut, malheureusement, conserver aucune illusion. Elle me demande seulement pourquoi j'ai agi envers elle d'une pareille façon. N'a-t-elle pas été pour moi une bonne amie, franche et sincère? Peut-être m'est-il impossible, pour une raison ou pour une autre, de lui retourner l'affection qu'elle me porte, peut-être la trouvé-je, par exemple, trop peu intelligente. Mais alors, j'aurais dû lui dire sans détours ce que je pensais. Elle aurait pu continuer à m'estimer. Au lieu qu'à présent... Elle ne peut comprendre pourquoi je me suis joué d'elle, pourquoi je l'ai bassement trompée, pourquoi je lui ai imposé une humiliation aussi imméritée.

Je ne réponds pas. Les paroles si justes, si exemptes d'exagération et si dignes, d'Isabelle, me réduisent au silence. Je me sens violemment saisi par le contraste entre l'esprit sincère, libre et haut représenté par cette femme que j'ai méprisée, trompée, et la vilenie, l'hypocrisie mesquine et féroce qui caractérisa mes actions. Quelles infamies j'ai commises, et non seulement envers elle! Et lui demander de me pardonner!... Oui... je vais...

Mais Isabelle, après un silence de quelques instants, déclare qu'elle a simplement voulu, en venant, me prouver qu'elle n'a aucun tort envers moi et qu'elle n'est pas ma dupe. Elle a été sa propre dupe, et trop longtemps; elle a agi follement, misérablement, elle aussi. Elle ne savait pas. Aujourd'hui, elle comprend. Le mal qu'elle a fait, peut-être pourra-t-elle le réparer. Elle a écrit hier à son mari, qui est en Belgique, pour lui demander de lui pardonner et de venir la chercher. S'il veut la reprendre, elle sera à lui, honnêtement et complètement; et elle conservera toujours l'amer regret de ses égarements, qui lui semblent déjà si loin d'elle, si loin qu'ils n'existent plus que comme de mauvais et sales rêves, des rêves de mensonge.

Encore, je ne réponds pas. Je suis étourdi par le choc de pensées contradictoires, confuses, dont je ne puis saisir que des fragments. Oui... non... oui... Ce sera le mieux pour elle. Et quant à moi... quant à moi... J'essaye de parler; je bégaye des mots sans suite. Alors, Isabelle s'avance vers moi, les poings crispés, et s'écrie:

—Des rêves de mensonge! Il n'y a que du mensonge, en toi et en tes pareils! Tu es un lâche! Tu es un traître! Vous êtes tous des lâches et des traîtres! Mon mari le disait, que rien n'existe pour vous, que vous n'avez ni coeur ni honneur, et que vous sacrifieriez tout, patrie comprise, à vos plaisirs et à vos besoins d'argent. Je ne voulais pas le croire; et je l'ai détesté pour avoir dit ça. Mais maintenant, je vois bien qu'il avait raison. Je vois bien qu'on l'a torturé, persécuté, emprisonné, parce qu'il a dit la vérité. S'il veut encore de moi, de moi qui me suis salie à tes épaulettes, j'irai vivre à l'étranger, avec lui; et je n'aurai plus de patrie, comme lui!...

Elle saisit son manteau, s'en enveloppe, s'élance hors de la chambre, sort de l'appartement, descend l'escalier. Et je reste là, cloué sur place par ses paroles, échos de tant de pensées qui, de plus en plus fort, grondent en moi.

Pourtant, je ne peux pas laisser Isabelle seule, dans la nuit noire; elle ne connaît pas les chemins, et l'état de surexcitation dans lequel elle se trouve... Je sors en toute hâte. Dans la rue, personne. Je cours jusqu'à la place du Kursaal. Personne encore. Je m'informe auprès de l'homme de l'octroi, à l'entrée de l'avenue qui mène à Sandkerque; depuis une bonne demi-heure, il n'a vu passer âme qui vive; il a vu seulement, il y a quelques minutes, une dame traverser la place dans la direction de la digue. Je me précipite de ce côté; la digue, balayée par des rafales, me semble déserte; cependant, l'obscurité est tellement grande!... Je remonte la digue en courant, jusqu'au glacis; je descends sur le chemin militaire qui borde, extérieurement, les larges fossés des fortifications; je le suis jusqu'au pont-levis, appelant d'instant en instant. Tout est désert et silencieux. Que faire. Si je savais au moins à quel hôtel Isabelle est descendue... Je reviens à Nalo et je demande à l'homme de l'octroi s'il ne s'est pas trompé, tout à l'heure, en me donnant un renseignement. Si, il s'est trompé; il se souvient maintenant que, deux minutes avant d'avoir répondu à ma question, il avait vu passer une dame qui marchait très rapidement, se dirigeant vers la ville. Une dame enveloppée d'un grand manteau? Oui, précisément. Quel imbécile!..... Je rentre chez moi.

Le lendemain matin, vers dix heures, comme je reviens de l'exercice, je trouve le commissaire de police qui m'attend. Il m'apprend que ce matin on a retiré du fossé-canal, au bout de la digue, le cadavre d'une femme...

Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas l'émotion qu'ont produite en moi les paroles de cet homme; émotion tellement poignante, tellement vraie, que je ne veux même pas essayer de la faire revivre, ici, avec des mots. J'avais senti hier, pendant qu'Isabelle me parlait, j'avais senti qu'elle allait mourir. J'ai senti que cette femme, qui m'insultait justement, était déjà une morte... je sentais que je l'avais tuée.....