Je me vois obligé de détromper la baronne, de la mettre au courant des faits qui ont motivé le changement d'attitude du général à mon égard. Je lui apprends quelles tentatives on fit pour me marier à Mlle Pilastre, et aussi quels liens attachent réellement cette jeune personne au général; j'explique comment ce dernier a conçu pour moi une haine profonde.

—La haine est mauvaise conseillère, dit la baronne en secouant la tête; elle aveugle. Et voilà pourquoi le général de Lahaye-Marmenteau, exaspéré de voir qu'il ne peut marier Mlle Pilastre, juste au moment où ce mariage l'aiderait à réparer le désordre de ses affaires, se laisse aller à tenir des propos qu'il ne pèse point et qu'il regrettera bientôt. Les menaces qu'il vous a faites sont insensées, ne valent pas la peine d'être discutées; elles émanent d'un homme dont l'esprit n'est pas calme, est obsédé par de gros soucis. De cette situation mentale du général de Lahaye-Marmenteau j'ai eu moi-même des preuves. La complète confiance que j'ai en vous, monsieur, m'autorise à vous l'apprendre; le général est arrivé à se convaincre que je suis une personne dangereuse—tranchons le mot: une espionne—et il cherche à me faire expulser. Naturellement, je ne crains rien; ma conscience est tranquille et mes sympathies françaises sont bien connues. Je ne cite le fait que pour vous montrer jusqu'à quel degré d'exagération l'insuccès, la hantise de circonstances défavorables, peuvent entraîner un homme.

—Il faut ajouter, dis-je, qu'en raison de la crainte qu'on a de voir ressusciter une malheureuse affaire, une épidémie de soupçon s'est abattue sur l'État-Major. Il y a de nombreuses fuites, comme nous disons: on ne sait à qui les attribuer, et l'on soupçonne et l'on surveille tout le monde.

Et je cite des exemples, quelques-uns amusants. Ainsi, le cas du capitaine de Bellevigne, qui a des relations épistolaires avec une dame mariée, et qui n'ose pas permettre à cette dame de correspondre directement avec lui: il craint que ces lettres ne soient interceptées chez son concierge, et l'amoureux secret découvert. La dame lui écrit poste restante, au bureau de la rue du Bac; et le capitaine va chercher les lettres tous les deux jours.

La baronne écoute sans manifester d'autre intérêt qu'un intérêt de politesse.

—Il est certain, dit-elle, que tout n'est pas pour la mieux dans le meilleur des mondes; mais pourtant, avec beaucoup de patience, on arrive à vivre. Une chose nécessaire, aussi, c'est être sûr de soi-même, ne point se laisser effrayer. Et c'est le conseil que j'ose vous donner, monsieur. Soyez convaincu que votre père, qui avait ses fautes, car il était homme, n'a jamais commis aucun acte dont vous puissiez avoir à rougir.

Je quitte la baronne, enchanté; enchanté d'elle, et de moi aussi. J'ai eu une fameuse idée, d'aller la voir! Je pensais bien que Lahaye-Marmenteau parlait pour me faire peur; à présent, j'en suis sûr. Il cherchera sans doute encore à m'effrayer, mais il perdra son temps. Maintenant que je sais que je n'ai rien de bien sérieux à redouter, je puis attendre l'attaque de pied ferme. J'ébauche peu à peu un système de défense, que je me propose de compléter à Sandkerque, où je me décide à retourner ce soir même. Mais, en descendant un escalier, je glisse, je me tords le pied, et il me devient impossible de faire un pas.

Le médecin-major que j'ai fait appeler a déclaré que je souffre d'une foulure, que je ne serai pas rétabli avant douze on quinze jours, et que je dois rester au lit environ une semaine. Et voilà le sixième jour que je gis sur ma couche solitaire; étudiant, pour toute distraction, le style audacieux des journalistes français; ne recevant pas d'autres visites que celles du major, qui vient de m'annoncer, heureusement, que je pourrai me lever demain. J'avais écrit au capitaine de Bellevigne dès le premier jour, pour le prier de me venir voir; en dépit d'une seconde et d'une troisième lettres, il n'est point venu. Mais, ce soir, juste comme je cherche à trouver les raisons qui ont pu l'amener à rester invisible et silencieux, le domestique l'introduit.

Inutile de dire combien je suis heureux de voir Bellevigne. Quant à lui, je ne le trouve guère démonstratif; il semble préoccupé, horriblement ennuyé. Je n'ose pas lui demander les raisons de sa mélancolie; mais, au moment où je vais lui faire le récit de mon entrevue avec Lahaye-Marmenteau, il m'apprend qu'il vient d'être la victime de l'aventure la plus déplorable que l'on puisse imaginer.

—Il faut, dit-il, que je vous raconte en détail ce qui m'est arrivé. C'est tellement monstrueux que vous le croirez à peine. Cela suffirait, si mes sentiments religieux n'étaient pas aussi profonds, à me faire douter de tout et à me pousser aux théories subversives que vous aimiez à exposer..... Vous savez que j'allais chercher tous les deux jours, au bureau de poste de la rue du Bac, des lettres de Mme d'Artoulle. Hier matin, comme je réclamais les missives adressées à mes initiales, le buraliste me remit un assez grand nombre de lettres; ce à quoi je ne pris pas garde. Comme je les mettais dans ma poche, un individu qui faisait semblant d'écrire à un pupitre et que je reconnus dès qu'il se retourna pour le commandant Karpathanzi, s'approcha de moi; il me pria, par ordre, de le suivre. Très étonné, plus qu'étonné, je le suivis. Un fiacre, en quelques minutes, nous conduisit au ministère; le commandant me mena immédiatement au cabinet du général de Lahaye-Marmenteau avec lequel il me laissa seul. Le général me pria de lui montrer les lettres qu'on m'avait remises au bureau de poste. Je les sortis de ma poche; il y en avait cinq, deux que j'ai reconnu à la suscription avoir été envoyées par Mme d'Artoulle, et trois qui portaient des timbres allemands. Le général m'ordonna d'ouvrir les lettres devant lui; ce que je fis. Il jeta à peine un coup d'oeil sur les billets de Mme d'Artoulle, et me les rendit. Quant aux lettres expédiées d'Allemagne, il me demanda des explications à leur sujet. Je déclarai ne pouvoir en donner aucune; j'affirmai, de plus, ne connaître l'allemand que très imparfaitement. Le général, qui ne sait pas un mot de cette langue, fit appeler l'archiviste Irmaudin. Ce dernier parut aussitôt et traduisit les lettres; dans l'une, on me remerciait des renseignements que j'avais envoyés au sujet des nouveaux freins hydrauliques; dans les deux autres, on me priait de compléter mes indications sur les défenses de Verdun, et on me demandait le croquis des projets pour le fort d'arrêt de Hirson. L'archiviste se retira. Je restai seul avec le général. J'étais écrasé, anéanti. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, combien innocent je suis de la monstrueuse accusation qui pesait sur moi. Cependant, toutes les apparences me condamnaient; je le sentais, j'étais accablé par d'irréfutables évidences; je me voyais pris dans un piège dont je ne m'expliquais pas, dont je ne m'explique pas, même maintenant, le mécanisme.