—Et, demandé-je, plein d'une émotion que Bellevigne, heureusement, est trop troublé pour remarquer, et comment vous êtes-vous.....?
—Comment je me suis tiré de là? complète Bellevigne en souriant amèrement. Vous pouvez le deviner. Lahaye-Marmenteau me tenait en son pouvoir. Comment me défendre? Vous comprenez à quelle condition il a promis de détruire les lettres..... Du reste, continue-t-il, j'ai sans doute tort d'accuser le général; il était visiblement de bonne foi. Une idée m'était venue, il est vrai..... mais est-elle juste? Il ne faut pas porter de jugements téméraires. Je suis victime d'une horrible machination, mais je ne puis accuser personne. Je dois être, jusqu'au bout, fidèle à mes principes..... Dieu saura trouver les coupables, et les punir. Malgré tout, il m'impose une bien rude épreuve...... Ah, j'avais toujours pensé que mes relations condamnables avec Mme d'Artoulle auraient leur châtiment!.....
Bellevigne s'est retiré depuis longtemps que je suis encore sous le coup des révélations qu'il m'a faites. Y a-t-il quelque moyen de ruiner l'odieuse intrigue dont je crois distinguer, à présent, tous les fils et tous les acteurs? Je n'en vois aucun. Peut-être demain trouverai-je quelque chose.
Mais, dans les journaux du matin que je puis lire debout, enfin, je trouve un écho ainsi conçu: «Hier, grande soirée chez M. Pilastre, le sympathique industriel, commandant de la territoriale, officier de la Légion d'honneur, à l'occasion des fiançailles de Mlle Pilastre avec le capitaine comte de Bellevigne. Remarqué: le général Schnock, la comtesse d'Heumartel, M. et Mme Courbassol, l'académicien Jacques Lemaître, la baronne de Haulka, le général de Lahaye-Marmenteau.....» Ces deux derniers noms, accouplés, me font voir tout à coup une chose que j'avais à peine entrevue jusqu'ici. Je croyais tenir tous les fils de l'intrigue, et pourtant... A présent, je comprends que c'est la baronne, craignant une expulsion, qui a mis à profit une indiscrétion que j'ai commise pour donner enfin à Lahaye-Marmenteau le moyen de marier sa fille; en raison de quoi, elle est dans les meilleurs termes avec lui, et sûre de pouvoir continuer à habiter Paris. C'est moi qui ai, involontairement, fourni à cette femme la possibilité d'une manoeuvre habile. Elle s'est jouée de moi. Elle m'a déçu. Donc, toutes les assurances qu'elles m'a données étaient fausses; donc, j'ai tout à redouter. Mais quoi? Qui pourra me dire ce que j'ai à craindre? Qui pourra m'apprendre, enfin, la vérité sur mon père?..... Fou que je suis! Si l'acte qu'on reproche à mon père avait été commis après 1870, je le connaîtrais; donc, il a été commis—s'il l'a été—auparavant..... Et peut-être..... Cette affaire de Nourhas!..... Lahaye-Marmenteau m'en a parlé, l'autre jour. Nourhas!..... Oui, il y a quelqu'un qui pourra me dire la vérité; mon oncle Karl. Je prendrai ce soir le train pour Wiesbaden, où je sais qu'il vit.
XXIV
Le train n'est pas plutôt parti que je me rends compte de l'absurdité du raisonnement qui m'a fait entreprendre mon voyage. La baronne a certainement fait un usage inavouable d'une indiscrétion que j'ai commise, mais il ne s'ensuit pas que toutes les assurances qu'elle m'a données soient fausses. Elles peuvent être fausses; mais il n'est pas sûr qu'elles le soient. Je ne vois pas pourquoi elle ne m'aurait point dit la vérité; elle n'est certainement pas femme à gaspiller les mensonges. La conscience du détestable rôle que j'ai joué malgré moi dans l'intrigue ourdie contre Bellevigne m'a certainement tourné la tête, m'a empêché de voir clairement les choses. Ce voyage à Wiesbaden est une entreprise inconsidérée, un pas de clerc. D'abord, je m'absente de Paris, je quitte même la France, sans aucune permission; c'est, dans les circonstances présentes, souverainement imprudent. Puis, j'aurais dû m'assurer, avant de me mettre en route, des sentiments de mon oncle à mon égard. Pendant longtemps je lui ai écrit, au moins à l'occasion de sa fête et du premier janvier, et j'en ai toujours reçu des réponses affectueuses; mais depuis plusieurs années déjà, par pure négligence, j'ai cessé de correspondre avec lui. J'aurais dû au moins l'avertir de ma visite..... Mais le train file rapidement, je m'endors, et je ne me réveille qu'à la frontière. Je ne serai pas à Wiesbaden avant midi; c'est encore loin.....
Pourtant, ça vient. Comme je descends du wagon, un commissionnaire, qui s'empare de ma valise, me recommande l'hôtel «Die drei Störche», un établissement récemment ouvert dans la Wilhelmstrasse, à deux pas de la gare. Pourquoi pas là aussi bien qu'ailleurs? Cette enseigne des «Trois Cigognes» me rappelle l'hôtel où le cousin Raubvogel fit jadis ses premières armes, à Mulhouse. C'est déjà si vieux, tout ça!.... L'hôtel est un établissement de premier ordre. J'envoie un mot à mon oncle, pour l'aviser de mon arrivée, je fais rapidement ma toilette, je déjeune, et il n'est guère plus de deux heures et demie lorsque je sonne à la porte de l'appartement occupé, dans la Rheinstrasse, par le général en retraite von Falke.
Nous éprouvons, mon oncle et moi, lorsque nous nous trouvons en présence, un embarras momentané. Il y a plus de vingt-cinq ans que la vie nous a séparés; le souvenir que nous avons gardé l'un de l'autre, en dépit de toute logique, est la représentation un peu effacée des êtres que nous étions, il y a un quart de siècle. En l'homme qu'il a devant lui, mon oncle doit retrouver l'enfant, doit voir l'enfant qui a grandi. Et l'homme fort, dont j'ai conservé l'image, descend rapidement en mon imagination le cours des années et devient le vieil homme que j'ai sous les yeux—un vieillard que j'ai déjà vu, j'en ai la sensation soudaine, un vieillard que je connais. Mon oncle, avec ses cheveux blancs, son large front, ses profonds yeux bleus et sa haute taille un peu courbée, mon oncle me rappelle trait pour trait mon grand-père—son père à lui.
Il laisse voir franchement la joie que lui cause ma visite; mais sous cette joie perce une certaine inquiétude, qu'il ne tarde pas à exprimer en deux ou trois questions brèves. Est-ce que quelque événement fâcheux n'a pas été la cause de mon voyage? Est-ce que...? Je rassure mon oncle; je lui affirme qu'aucune affaire embarrassante, au moins m'intéressant directement, n'a motivé ma visite. Son visage se rassérène; mais il s'assombrit de nouveau dès que je répète les menaces vagues proférées par le chef de l'État-Major, et qui visent la mémoire de mon père. Et lorsque je déclare à mon oncle que j'ai compté sur lui pour m'apprendre s'il y a dans ces insinuations autre chose que de la calomnie, il se lève et se met à marcher dans le salon sans répondre, très agité.
—Il n'est pas nécessaire, dit-il enfin, de t'apprendre combien je regrette d'avoir à te parler comme je vais le faire. Il est bien inutile aussi de te donner mon opinion sur les gens qui, après avoir fait bonne figure à ton père durant sa vie, s'attaquent à lui dès qu'il est mort. Il s'agit seulement de te dire si, à ma connaissance, ton père a commis un acte de nature à changer en exécration, sitôt connu, les sentiments admiratifs professés pour lui par tes compatriotes. Je te réponds franchement: oui. Ton père a laissé la réputation d'un homme qui avait fait plus que son devoir en 1870; réputation usurpée. On l'appelait communément: le héros de Nourhas. Il n'y a pas eu de héros à Nourhas; ou, s'il y en eut un, ce ne fut pas ton père. C'est à l'affaire de Nourhas, sois en sûr, que faisait allusion le chef de votre État-Major; or, comme tu t'en souviens, j'assistais à cet engagement. Je puis donc te dire exactement quel fut, ce jour-là, le rôle joué par ton père. Je vais t'exposer les faits sèchement, et sans aucun commentaire.