—Du caractère, dis-je, nous n'en avons plus.
Je refuse, au grand regret de mon oncle, l'invitation qu'il me fait de passer quelques jours à Wiesbaden. Je veux repartir le soir même. Après un dîner rapide, j'ai juste le temps de passer à l'hôtel avant d'aller à la station. On me remet ma note, que je paye et que je vais mettre dans ma poche lorsque mes regards tombent, par hasard, sur ces deux mots imprimés en tête du papier: «Eigenthümer: G. S. Raubvogel.» Raubvogel, propriétaire! Est-ce que?... Mais le temps presse; je n'ai pas une minute à perdre. En me rendant à la station, j'interroge le domestique qui porte ma valise. Quel est le propriétaire de l'hôtel?
—C'est, dit-il, une dame; une belle femme; Mme Raubvogel, dont le mari a été mis injustement en prison par les perfides Français. C'est une bonne patriote allemande, une Alsacienne... une vraie Alsacienne... Hâtons-nous, monsieur, le train va partir...
Je ne tiens pas à vous faire part des pensées qui me harcèlent pendant le voyage. Vous pouvez facilement les imaginer. J'arrive à Paris le lendemain, et le surlendemain matin j'ai rejoint ma garnison.
A Sandkerque, j'ai d'abord passé quelques jours dans un état de prostration complète, n'ayant même pas la force de suivre une idée. Une image dominait toutes mes pensées, descendait sur elles, les écrasait: l'image de l'acte commis par mon père; et je refusais de me présenter à moi-même une condamnation ou une justification de cet acte, mon père n'ayant jamais conformé sa vie à un étalon moral, ou même immoral, ayant seulement cherché à vivre. Je sentais que j'aurais pu, au besoin, juger l'homme; mais ses actes! mais un de ses actes!... Puis, j'ai essayé de réfléchir, de prendre une détermination, de me tenir prêt, au moins, à faire face à toute éventualité; mais l'énergie, encore, m'a fait défaut. Mon indifférente indolence a même fini par me persuader que je n'ai rien à craindre; que Lahaye-Marmenteau, comme l'a prévu mon oncle, hésitera avant de rien tenter contre moi; et que, le temps aidant, il cessera même de penser à me persécuter. Ma sécurité me semble de plus en plus certaine.
Un matin, cependant, je suis appelé chez le général gouverneur de la ville. Ce général, qui n'a encore que les deux étoiles bien qu'il ait presque atteint la limite d'âge, ne m'est pas inconnu; je l'ai rencontré plusieurs fois chez mon père. C'est un homme de valeur. Mais ses opinions irreligieuses et bonapartistes, franchement avouées, lui ont barré la route des honneurs, ouverte seulement à la double hypocrisie républicaine et cléricale. Il n'a jamais pu pénétrer dans ces comités et ces services centraux, dans ces dortoirs et ces antichambres de toute espèce qui absorbent en France un nombre effrayant de généraux ineptes et assurent leur avancement; qui leur procurent d'énormes traitements et des indemnités extravagantes; qui constituent des sinécures ignorées partout, excepté chez nous. Il n'a jamais exercé que des fonctions actives, relativement mal rétribuées. Il me fait un accueil qui m'étonne un peu, très cordial certainement, mais manifestement embarrassé.
—Vous savez, me dit-il, que j'ai été l'ami de votre père. Je vais donc vous parler rondement, en toute franchise. On vous en veut; on vous en veut terriblement. J'ai reçu l'ordre de faire exercer sur vous une surveillance de tous les instants. Je ne devrais pas vous prévenir. Je vous préviens parce que je flaire là-dessous une machination dégoûtante. Votre père a laissé derrière lui des haines qu'on cherche à assouvir sur vous. N'est-ce pas? Enfin, moi, je ne sais pas. Je suppose. C'est à vous d'ouvrir l'oeil. Je vais encore vous dire quelque chose. On vous accuse d'avoir fait récemment un voyage en Allemagne, à Wiesbaden; il paraît qu'on vous a vu là en compagnie d'officiers allemands. Tout ça, pour moi, c'est des histoires à dormir debout; pourtant, vous savez où va la malignité des gens. Vous n'ignorez pas que nous vivons à une époque où le personnage important, dans l'armée comme ailleurs, c'est le mouchard. Maintenant, je dois vous donner un autre avis. On m'a ordonné de vous faire surveiller; mais il y a d'autres gens qu'on a chargés de la même mission, et qui s'en acquitteront avec plus de zèle que moi. Je veux parler de ces gredins en robes noires qui sont devenus les vrais maîtres de nos régiments; qui dirigent partout l'oeuvre de Notre-Dame des Armées, qui sont les aumôniers des garnisons. Nous en avons un ici, l'abbé Chouanard, qui envoie rapport sur rapport à qui de droit, j'en ai la certitude; il tient dans sa main la plupart des soldats qu'on embauche jusque dans les casernes, les ordonnances, les femmes. Il espionne, dénonce et calomnie sans trêve; tout cela se passe dans l'ombre, mais se passe. Il fallait avoir la République pour en venir là. Tout les officiers qui ne pratiquent pas, qui ne sortent pas des jésuitières, sont tenus en suspicion, mal notés, végètent, sont persécutés. On n'épargne rien, ni personne. Si je n'étais pas sur le point de prendre ma retraite, j'en ai la conviction, j'aurais été déplacé, envoyé en disgrâce dans un trou. J'ai aimé passionnément ma profession; mais, je l'avoue, je suis heureux de la quitter bientôt; l'armée républicaine est trop cléricale pour moi, bonapartiste. Ainsi, prenez garde; vous voilà averti.
Je remercie le général qui, après un moment d'hésitation, ajoute:
—Je crois que je n'ai pas assez insisté. On cherche à vous jouer un sale tour, par tous les moyens; vous comprenez. Je ne sais donc pas si vous feriez bien de persister à rester... Par exemple, si vous demandiez un long congé? Hein?... Ou bien... ou bien... Enfin, réfléchissez.