J'ai réfléchi. Et j'ai deviné, sans peine, le plan de Lahaye-Marmenteau. Un nouveau moyen d'action lui a été fourni par mon voyage à Wiesbaden. L'État-Major a été informé de ce voyage, certainement, par Estelle qui doit jouer maintenant vis-à-vis de l'Allemagne le rôle qu'elle a joué si longtemps vis-à-vis de la France, ne serait-ce qu'afin de hâter la libération de son mari; et je m'arrête un moment à penser à cet excellent Raubvogel qui, au sortir de sa prison, se retrouvera à la tête d'un hôtel des Trois Cigognes, exactement comme s'il n'avait jamais quitté Mulhouse, comme s'il n'avait connu ni grandeur ni décadence; encore un qui s'est donné beaucoup de mal pour rien!... Donc, Lahaye-Marmenteau se gardera bien de faire publier quoi que ce soit sur le compte de mon père. Un de ces jours, après m'avoir fait suffisamment espionner par ses mouchards en soutanes, après avoir accumulé contre moi un certain nombre de calomnies difficiles à détruire, il me fera appeler à Paris. Il me forcera à m'expliquer sur mon voyage à Wiesbaden, voyage entrepris par moi clandestinement et sans aucune autorisation, voyage dont il connaît fort bien les motifs—qu'il feindra d'ignorer.—Ces motifs, devant les accusations portées contre moi, il faudra que je les révèle, afin de me disculper. Et l'acte commis par mon père en 1870, dont la divulgation doit me déshonorer et que Lahaye-Marmenteau n'aura pas rendu public, sera exposé par moi-même... Toute lutte est devenue impossible.
Cette fois, je prends rapidement mon parti. J'envoie ma démission au ministère. Elle est immédiatement acceptée. J'ai réglé, d'avance, mes affaires; et le soir même je pars pour Paris.
Ne vous imaginez pas que j'aie l'intention d'aller chercher querelle au général de Lahaye-Marmenteau. Le général et ses pareils sont des gens trop difficiles à attaquer. Si vous leur aplatissez le nez d'un coup de poing, ils vous font mettre en prison; si vous écrivez la vérité sur leur compte, le public français, fier de ses incomparables Capitulards, refuse de vous lire. Et puis, il ne faut pas empiéter sur les prérogatives des Prussiens. Je ne me suis rendu à Paris qu'afin de me mettre en route pour Marseille; et je ne vais à Marseille qu'afin de m'embarquer pour Bône.
Je m'embarque; et le bateau, n'appartenant point à la marine militaire, arrive à bon port. A Bône, une statue de M. Thiers, d'abord, excite mon étonnement; je ne puis arriver à comprendre pourquoi les Algériens ont jugé nécessaire d'élever ce monument à la mémoire du sanguinaire Foutriquet qui libéra le territoire à grands coups de milliards. Ensuite, je prends discrètement des informations; je m'enquiers de l'atelier de Travaux publics, qu'on m'indique immédiatement (vous voyez comme j'ai de la chance); je m'enquiers aussi d'un nommé Fermaille, condamne à vingt ans... Et justement un garçon d'hôtel, dont le beau frère est chaouch aux Travaux, peut me donner tous les renseignements désirables. Le nommé Fermaille fait partie d'un détachement qui vient d'être envoyé à Macheda, pour réparer une route.
Macheda est un tout petit village, assez misérable, où une dizaine de colons luttent péniblement contre l'usure et la tyrannie militaire. Une pauvre auberge, dépôt d'absinthe, où je trouve à me loger. Le mercanti, je m'en aperçois tout de suite, est un ancien fagot qui polit sa canne et sur lequel on peut absolument compter pour vous aider à faire un mauvais coup (et même un bon), pourvu qu'on lui graisse la patte. Je mets cet honnête citoyen au courant de mes projets, et il m'aide à les réaliser; il va trouver moyen, dans la journée, de se mettre en relations avec Fermaille. Pour moi, je dois autant que possible éviter de me faire voir.
Pourtant, je puis regarder. D'une fenêtre, je contemple une vaste étendue de cette terre d'Algérie qui devrait, comme autrefois, nourrir une partie de l'Europe et qui ne peut arriver à suffire à ses propres besoins. Sous la domination française, mille fois pire que la domination barbaresque, la ferox Africa est devenue un pays de misère, de stérilité et de désolation. C'est le domaine de l'Exploiteur et du Tortionnaire. Si la France avait dépensé là une moitié de l'argent qu'elle a stupidement semé au Tonkin, au Soudan, au Dahomey, au Congo, à Madagascar—si elle avait seulement donné à l'Algérie la liberté—l'Algérie aurait fait de la France une nation heureuse et forte. Mais la France, qui refuse la liberté à ses colonies comme elle se la refuse à elle-même, veut être malheureuse et faible. Elle gaspille l'argent, sué douloureusement par les pauvres. Elle gaspille aussi les hommes.
J'aperçois là-bas le camp des condamnés aux Travaux publics. Ils peinent comme des nègres sous la matraque des surveillants, gardés de près par des tirailleurs au fusil chargé. Pauvres diables dont tout le crime est d'avoir dit son fait à quelque supérieur imbécile; fils de pauvres souvent, mais fils de bourgeois aussi; car la tyrannie de l'autorité militaire, que les Riches ne peuvent imposer aux Pauvres sans en souffrir dans une certaine mesure, est tellement abominable qu'elle les pousse eux-mêmes à la révolte dès qu'elle se fait sentir à eux. Plus loin, je distingue un détachement de disciplinaires, haillonneux, sinistres, qui cassent des pierres sous l'oeil d'infâmes chaouchs armés de revolvers (Voir Biribi, Armée d'Afrique). Le crime de ces hommes est d'avoir manqué à la discipline; discipline odieuse, imbécile, et qui n'existe que parce que la Patrie n'est qu'une Blague au lieu d'être une Réalité. Voilà des êtres (et ils sont des milliers!) forts et intelligents pour la plupart, dont on ruine la santé et la raison, de parti pris. La France gaspille les hommes; elle gaspille leur intelligence et leur force; à l'heure où sa population décroît; à l'heure où, tous les quatre ans, un contingent tout entier passe par l'ajournement ou est réformé; à l'heure où la population de l'Allemagne augmente sans cesse; à l'heure où la France peut être facilement envahie, non seulement par l'Est, mais par le Nord-Ouest—car la flotte du Nord et de l'Ouest de la France n'a pas la moitié de la puissance de la marine de guerre allemande!—Et la France, la France de la Bourgeoisie catholique, répète que la force principale des armées, c'est la discipline. La force principale des armées, leur seule force, c'est le sentiment patriotique de l'Égalité; c'est la conscience de la patrie réelle, de la terre appartenant également à tous ceux qui la défendent. Et la discipline est un crime, un crime commis pour entretenir l'inégalité et la misère, un crime atroce, un crime contre la Nation! Ce ne sont pas ces forçats, que j'aperçois, qui sont des criminels; ce sont ceux qui les envoyèrent au bagne. Ah! ces hommes à képis noirs, à capotes grises!... Une envie me prend de vivre avec eux, de souffrir avec eux; et de sortir de leur Enfer d'obéissance, et de revenir en France; et de battre la charge, contre Prudhomme, sur un tambour de régiment!...
Un nom que le mercanti prononce par hasard excite ma curiosité. Estelleville. Qu'est-ce que c'est que ça, Estelleville? C'est un village, pas très loin, qui fut fondé après 1870 par des Alsaciens... Et toute une histoire très vieille, l'histoire de cette colonie d'émigrants alsaciens que Raubvogel créa en Algérie, me revient en mémoire. Dans l'après-midi, je me décide à pousser jusqu'à Estelleville. A peine un hameau; quelques misérables masures autour d'un puits à l'eau saumâtre, des ruines, un immense cimetière. Quatre ou cinq familles, au type et à l'accent alsacien, vivent là. Un vieux se rappelle M. Raubvogel qui était, croit-il se souvenir, un ministre, et qui leur avait fait de belles promesses; mais on n'a jamais connu que la misère, à Estelleville; l'endroit n'est pas sain, non plus; et le vieux étend la main dans la direction du cimetière. D'ailleurs, ces pauvres gens ne se plaignent point; ils semblent trop abrutis pour ça; ils regrettent seulement de ne pas être restés en Alsace, de ne pas être devenus Allemands.
Le soir venu, le mercanti m'annonce que Fermaille trouvera moyen de s'échapper du camp, et que nous pouvons nous attendre à le voir arriver vers minuit. Il n'est pas beaucoup plus tard, en effet, lorsque nous entendons frapper timidement à la porte de la maison. Le mercanti va ouvrir, et revient avec un homme vêtu du costume pénitentiaire mais que, malgré son crâne complètement rasé, je reconnais immédiatement. C'est Fermaille. Lui aussi me reconnaît, et son trouble devient extrême; il craint un piège, évidemment. J'ai beaucoup de peine à le rassurer, à le convaincre que je ne désire que son évasion. Il risque quelques objections; il hésite à fuir le bagne; c'est comme s'il craignait de faire tort à l'État de sa personne. Il persiste, malgré tout ce que je peux dire, à m'appeler continuellement: «Mon capitaine.» C'est avec le plus grand mal que nous le décidons à quitter sa défroque de galérien et à s'envelopper d'un burnous. De ce garçon, naturellement assez énergique, intelligent et frondeur, quelques mois de captivité ont fait un idiot, une chiffe...