Mais un grand découragement s'empare de moi; un fatalisme déprimant.—Pourquoi parler? Je ne suis pas fait pour parler. L'épaulette, je le sens, est entrée comme une marque dans ma chair: je suis fait pour combattre. Et puis, tout n'a-t-il pas été dit pour pousser les esclaves à la liberté, pour les jeter au bonheur? Tous les livres n'ont-ils pas été écrits, et tous les poèmes, et le plus grand de tous les poèmes—la Carmagnole?
—Vive le son du canon!
Et c'est juste comme je fredonne, une après-midi, à Hyde Park, le refrain de la chanson splendide, que je vois passer à côté de moi une dame qui sourit; j'ai à peine eu le temps de la reconnaître qu'elle m'aborde. C'est la baronne de Haulka.
Certes, si j'avais pu apercevoir à une certaine distance la baronne de Haulka, je me serais arrangé de façon à l'éviter. Quant à la baronne, elle se dit enchantée de me rencontrer, et elle semble considérer une conversation entre nous comme la chose la plus naturelle. La froideur de mon attitude ne paraît pas la gêner; on dirait qu'elle ne s'en aperçoit pas. Elle me parle comme à un ami de longue date. Elle m'apprend qu'elle est venue passer cinq ou six semaines à Londres. Elle s'exprime avec tant de laisser-aller, de bonhomie, que je sens ma défiance et ma rancune fondre peu à peu, et malgré moi. Je me laisse entraîner à dire deux mots de mes affaires, puis trois; et j'arrive aux confidences. J'avoue que je suis un peu las de mon existence présente, et que...
—Vous regrettez votre épaulette, interrompt la baronne au moment où j'hésite à continuer ma phrase. Eh! bien, pourquoi ne la reprenez-vous pas? Vous aviez un si bel avenir! Après tout, quoi qu'on en dise, les gens d'intelligence arrivent toujours à faire leur chemin dans l'armée; des obstacles peuvent être placés sur leur route, mais un peu de patience leur permet d'en triompher. A propos, je me rappelle que vous étiez lié avec le capitaine de Bellevigne; savez-vous qu'il doit être nommé commandant le mois prochain? Son mariage lui a porté bonheur. Etiez-vous encore en France lorsqu'il a épousé Mlle Pilastre? Un gros sac..... Allons! où ai-je la tête? N'avez-vous pas été amoureux de Mlle Pilastre?..... Voyons, au moins un peu? Je crois me rappeler quelque chose comme ça. Si je ne me trompe pas, vous avez eu tort de pas pousser votre pointe. La présente Mme de Bellevigne ne vivra pas vieille; et, dame! un bel héritage. Ah! si vous m'aviez consultée!...
Je suis légèrement abasourdi, et ne sais trop que dire. La baronne, évidemment, n'a pas la moindre intention de me convaincre de sa bonne foi; elle m'indique simplement ce qu'elle préfère me voir faire semblant d'admettre. Elle continue:
—Je me suis toujours souvenue de cette visite que vous m'avez faite... vous rappelez-vous? au sujet de votre père... C'était tellement singulier! Nous étions tous deux, au même moment, menacés par Lahaye-Marmenteau. Entre nous, cet homme est toqué, pour ne pas dire plus. Il voulait alors me faire expulser, ainsi que je vous l'ai dit. Huit jours après, nous étions les meilleurs amis du monde. Expliquez des caractères pareils. L'amitié, d'ailleurs, n'a point été éternelle. Nous sommes, à présent, à couteaux tirés. Je m'en console, vous pouvez m'en croire. Mais vraiment, ce guerrier devrait se purger, comme disaient vos poètes du xviie siècle, avec quelques grains d'ellébore; après tout, peut-être son manque d'équilibre cérébral lui assure-t-il quelque joie. «Il y a à être fou, écrivait Dryden, un plaisir que les fous seuls connaissent.» Vous voyez que j'ai ma façon à moi d'expliquer les choses.
Je m'en aperçois, en effet. Après avoir fait silencieusement quelques pas dans Rotten Row, la baronne reprend:
—Lahaye-Marmenteau voulait me faire expulser comme espionne. L'invention était comique! Moi qui ai toutes mes relations dans l'armée et la diplomatie! Remarquez que je ne voudrais pas médire de l'Espion. Il a son utilité dans notre système social; c'est incontestable. Il consolide des liens; ou les dénoue; comme on veut. Il achète, surprend, livre et vend des secrets dont la plupart sont des mensonges. Il contribue donc ainsi au triomphe de la vérité. Il est l'ennemi-né de toutes les choses clandestines; par conséquent, de l'hypocrisie. Pourquoi lui jeter la pierre? Et puis, toujours juger! Vouloir que la certitude des perceptions, qui n'existe point dans le monde physique, existe dans le monde moral! Il ne faut pas oublier, non plus, que l'espion aime son pays. Aimer son pays est beau. C'est grand. Moi, par exemple, bien que mes sympathies intellectuelles soient toutes françaises, je n'ai jamais oublié que je suis Allemande. Je ne condamne même pas complètement le chauvinisme d'à présent. Je pense que le sentiment cosmopolite du xviiie siècle, un peu grossier, doit s'épurer en passant par notre période de patriotisme étroit et hystérique. Oui! l'amour de la patrie est vraiment beau! Voilà pourquoi, pensant ainsi, j'ai toujours aimé le soldat. Voilà pourquoi l'aiment les peuples, dont le coeur est simple et franc; voilà pourquoi ils le vénèrent spécialement dans l'histoire; et même dans cette poétique et puissante transfiguration de l'histoire qui s'appelle la légende. A mon avis, la légende est souvent supérieure, même en véracité symbolique, à l'histoire. Je l'ai dit plusieurs fois à votre père qui, un jour, à ma grande joie, adopta mon opinion... A propos, vous n'ignorez pas, j'espère, que le monument qu'on doit élever par souscription publique au général Maubart, à Nourhas, sera inauguré dans deux mois?...