Je l'ignorais. La baronne se récrie. Comment! Est-ce possible? Moi, le fils du général!... Enfin, la France, elle, n'oublie pas. Et Mme de Haulka, se faisant très amie, presque maternelle, m'assure que je devrais profiter de cette occasion pour demander ma réintégration dans l'armée. Elle m'apprend qu'elle peut m'être utile. Je n'ai qu'à essayer. Elle répond du succès.
La baronne ne se vantait pas. Elle m'a été fort utile. Peu de temps après notre première rencontre, c'est-à-dire vers le 20 juin 1898, j'ai reçu notification du fait que je suis affecté au régiment d'infanterie qui tient garnison à O... Il est entendu qu'on considérera le temps passé par moi à l'étranger comme ayant été consacré à une mission spéciale. J'aurai simplement à dire ce que je pense de l'armée anglaise. Pas difficile. Je n'aurai rien à dire. Avant de quitter Londres, j'ai revu plusieurs fois Mme de Haulka, qui s'est toujours montrée fort aimable pour moi.
(Ici, je dois ouvrir une parenthèse. On a prétendu, je le sais, que la baronne m'avait remis des documents intéressant le général de Lahaye-Marmenteau et plusieurs de ses collègues, documents dont la possession m'assurait la neutralité et même la bienveillance des personnages en question. C'est un point que je ne veux pas discuter.)
Quelques jours avant mon départ, un matin, je me trouve nez à nez, au coin d'une rue, avec une jeune femme qui pousse un cri en m'apercevant. C'est la Môme-Chichi. Elle me raconte une histoire touchante. Elle est venue à Londres retrouver Fermaille, qui exerce avec succès son métier de ciseleur dans la capitale britannique; elle n'aime pas beaucoup l'Angleterre, mais le devoir avant tout. Elle est si heureuse de me rencontrer! Et Fermaille aussi sera si content!... Comment? Elle s'explique. Fermaille a reconstitué les 20.000 francs que je lui ai donnés à Bône, et avait déjà cherché à se procurer mon adresse, afin de me les renvoyer. Si je voulais venir, demain, chez eux, il me remettrait la somme en mains propres. Mais, certainement...
Je viens. Fermaille, avec des remerciements infinis, m'offre de me rendre les 20.000 francs immédiatement. J'accepte. Comme j'empoche la somme, il me demande si je crois qu'il pourra un jour rentrer en France. Je lui réponds que je prendrai des informations et l'aviserai. La Môme-Chichi, tout émue d'une pareille condescendance, m'admire. Moralement, elle s'agenouille devant moi. Relève-toi, créature de Dieu!...
Ne croyez pas que je vais m'emballer; j'ai simplement l'intention de vous faire comprendre que la Môme-Chichi ne m'en veut pas plus que son amant, et que pour ma part je ne lui garde pas rancune. Notre réconciliation, du reste, est scellée chez moi, le soir même. L'apposition des scellés (ou des sceaux) ne dure guère qu'une petite heure. Mais il est entendu qu'après-demain matin, j'enlève la Môme-Chichi. Je l'emmène en France avec moi.
Cependant, après le départ de ladite Môme-Chichi (et voici un passage que je conseille aux femmes de méditer), je réfléchis. Je perçois clairement que la France est pleine de Mômes-Chichi; en vérité, il n'y a guère que de ça, en France, des bêtes de somme en puissance de maris et de la paillasse à curés; alors, à quoi bon réimporter l'objet?
Je me décide donc à partir, non le surlendemain matin, mais le lendemain matin—tout seul.