Mais des exclamations indignées couvrent la voix de la vieille. Mari, enfants, petits-enfants, hurlent en même temps. La grand'mère a perdu la tête; elle ne sait plus ce qu'elle dit; elle bat la breloque. Un sergent! Un sergent défendant la ferme de la Chevrette! Est-ce possible!... Un colonel, Monsieur, le colonel Maubart...

Je sors de la ferme, écoeuré. Tout est imposture, ici et ailleurs.—Est-ce qu'un petit nombre de Français à l'âme haute, persécutés toujours, et affreusement, dans leur pays, n'ont pas donné au monde l'illusion d'une France généreuse, noble et libre? La légende, partout. La légende dominant des troupeaux qui n'ont point conscience d'eux-mêmes, le cerveau fangeux, la chair faite de mensonge.

Dès le matin, donc, c'est le dégoût qui m'envahit.


Les personnages officiels sont arrivés. Un banquet a eu lieu, au cours duquel on a porté beaucoup de toasts à beaucoup de choses. Et maintenant, en présence de notabilités de tout ordre, au son des instruments des musiques locales, les toiles qui masquaient le monument viennent de tomber. Sous les rayons d'un soleil aveuglant, le bronze apparaît dans toute son horreur. Vous connaissez la statue. C'est la même que les autres. On en a mis partout. Une grande question, j'ai oublié de vous le dire, s'était posée devant l'esprit patriotique du Comité qui prit l'initiative de l'érection du monument: représenterait-on mon père en uniforme de colonel, ou en uniforme de général? On s'est décidé pour l'uniforme de général. Mon père, a fait valoir quelqu'un, non seulement avait été héros en 1870, mais depuis il avait continué. L'argument était sans réplique. Le sculpteur, homme de génie original, et qu'on va décorer, a osé représenter mon père tête nue. Voilà de la hardiesse; tout le monde loue l'audace du sculpteur. En France, on aime l'audace...

La chaleur est étouffante. Pas d'air, pas un souffle de vent. Au loin, l'orage gronde..... Et la longue série des discours va commencer. Une grande lassitude s'est emparée de moi; je ne me sens pas bien; ah! que je voudrais que tout cela fût terminé!..... Courbassol, ministre de la Justice, qui représente le gouvernement, prend la parole.

—Il y a moins de trente ans, dit-il, la terre sur laquelle s'élève le glorieux monument que nous inaugurons aujourd'hui, et qui est maintenant sillonnée par les soldats français, était occupée par les armées étrangères; et quand nous comparons la France d'alors, désemparée, à bout de forces, à la nation vigoureuse qui revit sous nos yeux dans sa mâle vitalité, nous éprouvons une douce consolation et un légitime sentiment de fierté!

Courbassol, pourtant, déclare que cette fierté ne va pas jusqu'à l'enivrement. Si son patriotisme est ardent, il sait se contenir; il grandit dans le silence; il se recueille. Mais, il faut qu'on le sache bien, le jour où la France serait obligée de se lever.....

—Il s'est produit, s'écrie-t-il, des sectes qui ont nié la patrie; et de nos jours, sous nos yeux, quelques adeptes de ces folies maladives balbutient parfois je ne sais quelle malsaine négation; mais la conscience nationale les réprouve; et leur âme noire est obligée de rougir de ses blasphèmes.... Non! on ne renie pas la patrie. Ce serait renier son père et son berceau!

Je me sens de plus en plus mal; ma faiblesse augmente de moment en moment.