—L'homme que nous honorons aujourd'hui nous offre l'exemple du patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. C'était un héros. C'était, dans toute la force du terme, un caractère. C'était une âme droite, une âme d'acier, forgée dans les temps antiques sur l'enclume du devoir, messieurs!.....
Cette dernière phrase est saluée par des acclamations enthousiastes. Ah! cela ne finira donc pas.... Courbassol continue, de sa voix qui bourdonne:
—Ce qui a distingué le général Maubart, c'est son respect du gouvernement établi; du régime que le pays s'est librement donné. Et qu'on ne vienne pas nous dire que la piété et les sentiments démocratiques sont inconciliables. Le héros de Nourhas a su allier une dévotion exemplaire à la fidélité la plus étroite aux institutions républicaines!....
Des applaudissements éclatent et retentissent douloureusement dans ma tête; c'est comme s'ils ne devaient jamais cesser. Le bruit change, change, se transforme en une clameur de plus en plus distante. Et j'ai une vision, tout d'un coup: un champ de bataille, immense, couvert de blessés qui râlent, de morts; c'est la nuit. Et l'aube verdit; rougeoie; et des tambours battent; et des tocsins sonnent à des beffrois; et les blessés se lèvent; et les morts se lèvent; et les blessés et les morts s'élancent, derrière un homme qui tient un drapeau rouge; et puis, il n'y a plus que du feu, partout; et puis..... Nous n'avons pas été vaincus!....
Je reprends connaissance dans la salle d'une auberge où l'on m'a transporté. Je m'étais évanoui, il y a quelques minutes, sur la place: la qualité des vins du banquet, la colère, l'ennui, la chaleur..... je ne sais pas. On a déboutonné mon dolman, ouvert ma chemise; plusieurs personnes, qui étaient dans la salle, sortent dès qu'elles me voient reprendre mes sens; une vieille femme, seule, reste à mes côtés. Courbassol, sur la place, continue son discours; il crie:
—Oui, c'est Gambetta, pour lequel le général Maubart avait une si vive admiration, qui a posé la fondation de ce courant de liberté, de cette grande vague de patriotisme qui nous emplit d'une légitime fierté!
Formidable, un coup de tonnerre couvre les applaudissements. Je m'approche d'une fenêtre. D'un ciel couleur d'encre, les ténèbres tombent, comme un couvercle énorme; une marée d'air froid balaye le sol; les faces de la foule se décomposent, verdissent; les façades des maisons sont blêmes; les drapeaux tricolores se violacent, palpitent comme des ailes d'oiseaux faibles fuyant devant la tempête... Il y a un silence. Mais la voix de Courbassol, toute secouée de peur, s'élève pourtant:
—Et savez-vous, messieurs, ce qui constitue la principale grandeur, la supériorité de notre brave armée? C'est qu'elle est l'armée démocratique, nationale. C'est qu'elle est l'armée de la République, du gouvernement de tous par tous et pour tous, soucieux des humbles, épris d'idéal, fidèle à la grande devise française scellée de notre sang: Liberté, Egalité.....
Et l'orage crève. Des éclairs déchirent la nue de sillons livides; la foudre gronde, roule son fracas, éclate; les maisons tremblent; des trombes d'eau s'abattent sur la place.