M. Curmont est bien républicain; mais il ne m'amuse pas, parce que, lorsqu'il a fini de lire les journaux, il se met à grogner et à maugréer sans interruption. Il dit que c'est honteux, abominable. Il y a deux cent mille fonctionnaires. «L'agence électorale de la tyrannie», dit-il. Ces fonctionnaires sont tous amis et parents des gens en place. «Le népotisme», dit-il. On ne sait pas où va l'argent des contribuables. «La corruption impériale», dit-il. Il assure qu'il y a des scandales financiers qu'un gouvernement césarien, seul, peut engendrer. «Jecker», dit-il. Il se moque aussi des Allemands qui bâtissent des systèmes. «La métaphysique», dit-il. Je me demande avec anxiété si tous les républicains sont pareils à M. Curmont, et si le grognement est leur caractéristique.
Mais tous les républicains ne sont pas comme M. Curmont. Son fils Albert, par exemple, ne lui ressemble pas du tout. D'abord, il n'a pas de barbe; à peine trois ou quatre poils sous le nez; il est presque complètement chauve. Il a un profil en lame de serpe, des dents gâtées; des yeux verdâtres dont la prunelle tremblotte, comme baignée d'une viscosité jaune, entre des paupières en jambon. Les narines aussi se bordent de rouges, les oreilles se décollent et les épaules s'effacent. Ensuite, M. Albert Curmont est très gai. Il trouve l'univers, et tout ce qui s'y passe, très rigolo. Victor Noir a été tué: «C'est rigolboche!» La candidature Hohenzellern va amener des complications: «C'est rien rigolo.» Quand la France aura été battue à plate couture, elle vomira l'Empire, et la République sera proclamée: «Chouette, papa!» L'Empire a commencé dans le sang, il finira dans le sang: «Mince de rigolade!» M. Albert Curmont a l'air très fatigué; en fait, on dirait qu'il n'en peut plus. Son père dit qu'il «passe les nuits». Ça doit être bien mauvais pour les cheveux.
Ça fait donc deux républicains que je connais. Mais je suis destiné à en connaître bien d'autres. Pour commencer, une après-midi que je vais voir Adèle à l'improviste, j'en aperçois une bonne demi-douzaine. Ces messieurs sont assis dans le jardin, à l'ombre des arbres, autour d'une table surchargée de verres et de bouteilles. Ils ont l'air fort satisfaits d'eux-mêmes; assez râpés, et débraillés au possible, le gilet déboutonné, la chemise douteuse, la cravate de travers. Ils mènent grand bruit, disant que la France est prête à se réveiller et qu'ils tiennent la République; la République qu'ont bien gagnée leurs labeurs herculéens. Ils appellent l'Empereur, Badinguet; et le Petit Prince, Oreillard. Quand ils apprennent que je suis le fils d'un officier, ils jettent sur moi un regard étrange, chargé de compassion; et l'un d'eux, que les autres appellent Léon, déclare que le règne des traîneurs de sabre est passé. Ce Léon a une tignasse de photographe qui conserve tous ses clichés; une voix de dentiste, nourri de cuisine à l'huile; un nez de circoncis, et un oeil. N'a qu'un oeil. L'autre est dans la tombe; ou plutôt, dans la châsse de la légende. C'est la châsse de la légende. Ce Léon est évidemment, ici, le personnage important; il semble avoir laissé prendre un grand nombre d'hypothèques sur son savoir-vivre.
Autour de lui, se groupent plusieurs individus dont la Renommée s'apprête à souffler les noms dans sa trompe de carnaval. L'un, qui sangle son ventre à la Prud'homme d'un gilet à la Robespierre; un autre, qui trouve moyen de parler belge avec un accent badois; un autre, qu'on appelle Petit-Gris, et qui a l'air d'un crapaud—un crapaud qui jouera le rôle de la grenouille dans le bocal barométrique où se conserve l'échelle sociale—; deux autres, qui ont des manières de sergents de ville et des figures de malfaiteurs. Ces deux-là me font presque peur. Ils se ressemblent tellement qu'on dirait deux frères.
—Ils le sont, me dit Adèle. Ils sont les frères de Me Larbette, le notaire de Preil qui vient souvent voir papa. Il les appelle les deux vauriens.
—Pourquoi?
—Je ne sais pas. En tous cas, tous les gens qui sont là vont être au pouvoir avant peu, et ils donneront une belle place à Albert. Tu verras ça.
Je le verrai, peut-être; mais, en attendant, je ne sais vraiment que croire. Je pense, au fond, que tous ces êtres-là sont fous. Comment peuvent-ils avoir l'idée de prendre la place de l'Empereur? Comment peuvent-ils penser, comme je le leur ai entendu dire, que les armées vont être supprimées? Est-ce que mon père ne le saurait pas, si c'était vrai!... Et pourtant, s'ils ont raison, je sens que toutes mes chances d'avenir doivent disparaître. Que pourrais-je faire dans l'existence, si je ne puis pas être officier?
Ces questions graves me troublent énormément. Je voudrais bien savoir comment les résoudre; mais j'ignore à qui faire part de mes inquiétudes. Ma grand'mère, je le sais, n'entend guère la politique. M. Freeman est Anglais et n'est certainement que très imparfaitement au courant des affaires de la France. Quant à M. Curmont, je sens qu'il manquerait d'impartialité. Ah! si mon père était là, on le général de Rahoul, ou le cousin Raubvogel, ou même Jean-Baptiste!...
Mais, il me vient une idée. J'ai souvent entendu parler de la haute intelligence et des grandes qualités de Me Larbette, le notaire de Preil; je l'ai vu plusieurs fois; c'est un petit homme, difforme, bossu, mais avec des yeux pleins de vivacité, et qui ne me déplaisent pas. Ce n'est qu'un officier ministériel, il est vrai; donc, un officier avec une adjonction péjorative; mais je sens qu'on ne doit pas en vouloir à un homme d'être un pékin, lorsqu'il a l'air intelligent et qu'il est infirme. Comme Me Larbette vient souvent voir M. Curmont, à présent, je saisirai la première occasion de lui demander son opinion; je lui demanderai, simplement, s'il pense que les armées vont être supprimées, et s'il croit que je n'aurai pas le temps de devenir officier.