L'occasion se présente. Une après-midi que je suis venu voir Adèle, Me Larbette arrive, me dit bonjour en traversant le jardin, me tapote amicalement la joue, et entre dans la maison. Un moment après, Mme Curmont appelle sa fille pour sa leçon de piano, et je reste seul dans le jardin. Je m'approche de la fenêtre du salon, dans lequel parlent le notaire et M. Curmont, et j'écoute. J'en suis presque pour mes frais d'espionnage. Il n'est question, dans la conversation entre les deux hommes, que de choses que je ne comprends pas. Ils ne parlent que de transactions à opérer, de valeurs à vendre ou à acheter, de propriétés à transférer, d'ordres à donner, de Bourse, et de la nécessité de se hâter, car les événements vont se précipiter. M. Curmont déclare qu'il ne faut rien oublier, car l'occasion qui va s'offrir est de celles qui ne se présentent pas deux fois. Me Larbette, en ricanant, dit qu'il a tout prévu. Il dit qu'il est enchanté de son Ingénieur.

—L'Ingénieur va on ne peut mieux. En voilà un que j'ai couvé! J'entretiens la smala depuis assez longtemps pour que ma philanthropie désintéressée me rapporte de jolis bénéfices. L'Ingénieur est le résultat le plus complet qu'ait jamais fourni l'Ecole Polytechnique. Cet homme-là, c'est l'x incarnée; pas d'opinions, pas de convictions, pas de coeur, pas de sentiments d'aucune sorte. Et intelligent avec ça! Habile à se faufiler; une souris!... Vous verrez... Il pioche la stratégie et la tactique, dans les meilleurs auteurs, à vous en faire venir les larmes aux yeux. Ah! il nous prépare un ministre de la guerre comme les nations n'en ont pas vu souvent. Ha! ha! Et vous verrez que, grâce à lui, je finirai par faire quelque chose de mes deux vauriens de frères. Ha! Ha!...

Je prends le parti d'abandonner mon poste, sous la fenêtre. Je regrette d'avoir écouté—peut-être parce que je n'ai pas compris.—Et quand Me Larbette sort de la maison, bien qu'il vienne seul faire un tour dans le jardin afin de regarder les rosiers, bien qu'il m'adresse la parole à plusieurs reprises, je me sens tout honteux de ce que j'ai fait, et je n'ose lui poser aucune question.

Mais je prends ma revanche, quelques jours plus tard. Pas avec Me Larbette; avec son premier clerc, M. Hardouin; ce M. Hardouin vient très souvent voir M. Curmont depuis quelques jours, et il a avec lui des entretiens qui durent peu. Après quoi, M. Curmont sort en toute hâte, généralement avec une grande serviette d'avocat sous le bras, et se dirige vers la ville; M. Hardouin attend son retour; quelquefois, pendant plusieurs heures. C'est justement ce qui vient d'arriver. Et M. Hardouin est venu se promener dans le jardin, où je suis en train de m'amuser, tout seul, à ratisser une allée. M. Hardouin est un grand jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, aux yeux spirituels, à la face glabre; s'il avait de la barbe, il ressemblerait beaucoup au cousin Raubvogel. Je me décide, au bout de quelque temps, à lui demander son opinion sur les points que je désire éclaircir.

M. Hardouin se montre fort aimable avec moi. Il me déclare que l'armée n'est pas sur le point d'être supprimée; elle le sera sans doute un jour, mais vraisemblablement pas avant plusieurs siècles. J'aurai donc tout le temps nécessaire, non seulement pour devenir officier, mais même pour mourir officier et centenaire en même temps. Ce qu'il pense de M. Albert Curmont? Il pense que M. Albert Curmont est le fils de M. Curmont et de Mme Curmont, et qu'il demeurera leur fils pendant un certain temps. Ce qu'il pense de M. Curmont lui-même? Rien; d'un homme de paille, il vaut mieux ne rien penser. D'ailleurs, il a une barbe qui peut mener loin, sous un régime démocratique. Ce qu'il pense des amis républicains de M. Albert? Mon Dieu! Ça dépend. Que buvaient-ils l'autre jour, là, sous les arbres? De la bière? Eh! bien, ils aspirent à boire du Champagne. Croit-il que l'empire sera renversé? Oui, il le croit. Et après? Après, ce sera la même chose. Est-ce bien sûr? Non, ce sera pis. Y aura-t-il une guerre? Sans aucun doute.


Mon père, lui, est persuadé qu'il n'y aura pas de guerre. Il revient de l'Alsace avec le général de Rahoul; ils sont absolument enchantés. Tout est en ordre et dans le meilleur état possible, hommes, matériel, etc. Ils n'ont fait leur tournée d'inspection que pour la forme; rien de plus sérieux n'était nécessaire. Ils ont passé presque tout leur temps à Mulhouse, à l'hôtel des Trois Cigognes (un fort bel établissement, s'il vous plaît); et ils se sont séparés à regret de M. et Mme Raubvogel, qui forment bien le couple le plus uni qu'on puisse voir.

Mon père, donc, est sûr qu'aucun nuage noir ne viendra troubler la sérénité du présent. Il s'étonne que M. Hardouin, un jeune homme sérieux, ait pu me dire ce que je lui rapporte.

—Ce qu'il t'a dit, mon garçon, c'est pour se moquer de toi; c'est pour te punir de ta curiosité.

Je le vois bien. Personne n'a l'air de redouter une catastrophe. Bien au contraire. A Paris, où l'on m'a conduit l'autre jour, la gaîté règne plus que jamais; c'est comme une fête perpétuelle. Le temps est si beau, en ces premiers jours de juillet!