C'est le matin surtout qu'il fait bon; et j'ai pris le parti de me lever de bonne heure, afin de descendre au jardin pendant qu'il est frais encore de la fraîcheur de la nuit. Hier, comme je me levais, vers sept heures, j'ai entendu chuchoter sur le palier, à côté de la porte de ma chambre; puis, j'ai entendu quelqu'un descendre doucement l'escalier. J'ai regardé par la fenêtre, et j'ai vu une belle dame, à chignon rouge, qui traversait le jardin, ouvrait la grille, et s'en allait. Un instant après, j'ai entendu la voix de ma grand'mère, voix comme étranglée par l'émotion, qui disait:
—Oui, je l'ai vue! C'était une rousse...
Et la voix de mon père a répondu:
—Une rousse! Une rousse! En voilà des histoires! Faudrait peut-être que je prenne des négresses, parce que je suis en deuil!
J'ai compris que quelque chose de très vilain s'était passé, dont la belle dame avait été la cause. Je n'ai pas pensé à incriminer mon père; mais j'ai conçu une triste idée du sexe faible. Depuis, j'ai lu le Mérite des Femmes, de Legouvé, et j'ai quelque peu modifié mon opinion.
Il n'y a pas à en douter, la guerre est imminente. Avant-hier, mon père, qui vient d'être nommé lieutenant-colonel d'un régiment d'infanterie de ligne, a fait transporter à Versailles les meubles qui garnissaient notre appartement de Paris. Hier matin, il est allé à Paris, et en est revenu vers deux heures en disant qu'il n'y avait guère raison d'espérer que la guerre pût être évitée. Il a passé l'après-midi et la soirée, après avoir été voir le général de Rahoul et plusieurs de ses amis, à mettre ses affaires en ordre. Ce matin, 19 juillet, il est reparti pour Paris; nous l'attendons d'heure en heure. Il est près de six heures quand il arrive.
—La guerre est déclarée! s'écrie-t-il, en franchissant la grille.
Il nous annonce qu'il part le soir même à neuf heures. M. Freeman, M. Curmont et plusieurs autres viennent lui faire leurs adieux. Des télégrammes arrivent. Un de Delanoix, un de Raubvogel: Bonne chance et Heureux retour.
—C'est une affaire de deux ou trois mois, tout au plus, dit mon père. L'Allemagne du Sud ne marchera pas; ou fera défection, suivant son habitude, après la première bataille perdue. Quant à l'armée prussienne, elle n'existe pas; je suis de l'avis du maréchal Le Boeuf, qui la nie. Les Prussiens font les malins, mais nous soufflerons dessus.