—Au revoir, mon cher Paul, et n'oubliez pas que nous vous aimons de tout notre coeur et que nous ne cesserons pas de penser à vous...
Je dois avouer que, bien que j'aie souvent pensé à mon père pendant les jours qui suivirent son départ, je n'ai pas pensé à lui exclusivement. Il y a tant à voir, tant à entendre partout! C'est comme une nouvelle vie qui a commencé pour moi, pour la ville, pour tout le monde. C'est le départ des troupes; c'est l'arrestation des faux espions; c'est ceci, c'est cela; c'est aussi la lecture des journaux. Lycopode, à l'insu de ma grand'mère, me fournit abondamment de feuilles publiques. Je trouve moyen, aussi, de m'échapper de temps en temps de la maison, et de me joindre aux bandes de garnements qui, divisés en Prussiens et en Français, se livrent à de terribles luttes. Il y a si longtemps que je rêvais de prendre part à leurs guerres! et je m'en donne à coeur-joie. Mes vêtements, cependant, témoignent par leurs accrocs de ma généreuse audace et de mes résistances désespérées, et ma grand'mère prend les mesures les plus strictes pour m'empêcher de figurer dans toute bataille en règle, voire même dans de simples escarmouches.
Les vraies batailles, heureusement, vont commencer au delà du Rhin. Elles ont déjà commencé. Ce matin, le 3 août, nous avons pu lire le compte rendu de la grande victoire de Saarbrück. J'ai lu et relu le journal. Et, tout d'un coup, mes yeux se sont portés sur l'entrefilet suivant que je n'ai pas vu tout d'abord, perdu qu'il est à la fin de la troisième page.
«Ce matin, à six heures, a eu lieu l'exécution, au Polygone de Vincennes, de l'espion allemand dont nous avions annoncé hier l'arrestation. Une cour martiale, réunie la veille, l'avait condamné à mort. Il avait le grade de lieutenant dans l'artillerie allemande, et se nommait Albrecht von Holzung.»
Holzung... le colporteur du plateau de Satory...
V
Pendant deux jours, les journaux ont été remplis de détails sur le grand succès remporté à Saarbrück par l'armée française. Ce succès n'est que le prélude de victoires plus importantes, qui doivent amener, en peu de temps, le définitif triomphe de la France. Ce triomphe est certain, et les journaux disent pourquoi. Notre armée est aguerrie, elle a confiance en ses chefs, qui sont doués de capacités hors ligne et animés du patriotisme le plus pur; l'armement de notre infanterie est excellent; nous possédons des mitrailleuses qui doivent faucher les bataillons ennemis comme la faulx des moissonneurs, au mois d'août, jette sur le sol les épis mûrs. Nous avons sur le Rhin des canonnières qui doivent remonter le fleuve, et réduire en cendres les villes qui s'élèvent sur ses rives, Koblenz, Cologne, etc. Notre flotte doit bombarder et ruiner à jamais les villes du littoral allemand, de Hambourg à Danzig. Il faut, en effet, que nous apportions aux barbares Teutons la civilisation qui leur manque.
Tout cela est très beau, certainement; mais ce n'est pas ce que j'aimerais à voir dans les journaux. Je voudrais y lire des récits terribles et détaillés de luttes sanglantes, de combats sans merci, des anecdotes amusantes et tragiques, des histoires d'armées entières s'évanouissant à la simple approche du drapeau tricolore, s'effondrant sous le feu des canons français; des choses, enfin, comme le colonel Gabarrot m'en décrivait autrefois.
Mais le 5 août, au lieu d'une victoire, c'est la défaite de Wissembourg, qu'annoncent les journaux: l'écrasement d'une division française, la mort du général Abel Douay... J'ai lu cela avec un amer étonnement, avec une sorte de rage indignée contre les Prussiens, qui se sont permis d'avoir l'avantage dans une rencontre avec nos troupes. Cela me semble illogique, pas naturel; c'est le monde renversé, en vérité. Ces Prussiens ont dû avoir recours à des stratagèmes odieux pour escamoter la victoire. Fausse victoire, sûrement, et qui sent la tricherie d'une lieue. Néanmoins, je lis et je relis le compte rendu du conflit, avec une grande émotion, le sang à la tête, les joues empourprées, presque comme si j'avais éprouvé une humiliation personnelle.