Mais, coup sur coup, après les tentatives ordinaires de mensonges, les journaux sont obligés d'avouer la perte des trois grandes batailles livrées sous les murs de Metz le 14, le 16, et le 18 août. Les troupes françaises ont été obligées de se réfugier dans la grande forteresse lorraine, et ont perdu tout espoir de se frayer un chemin à travers les hordes ennemies qui les enserrent. L'Empereur a quitté l'armée du Rhin avec le Prince impérial. On n'a pu mettre à la disposition de Sa Majesté qu'un wagon à bestiaux, à l'endroit où elle a pu prendre le train; Sa Majesté ayant très soif, le chef de la gare n'a pu lui offrir qu'un verre d'eau; le Prince impérial ayant témoigné le désir de se débarbouiller, il a été impossible de lui présenter pour sa toilette un autre récipient que le verre dans lequel son auguste père venait de boire. Ah! quelle misère!... Et mon père à moi, que devient-il? Je ne vois pas son nom figurer parmi ceux des officiers que citent les journaux. Il est à Metz, pourtant, puisque son régiment fait partie du Corps de Canrobert... j'interroge ma grand'mère, elle-même en proie à l'anxiété la plus profonde, et dont tous les efforts ne peuvent calmer mon inquiétude. J'interroge tous les gens que je rencontre; je charge Lycopode de prendre des informations. Mais personne ne sait rien d'exact, bien que les nouvelles les plus fantastiques circulent incessamment; personne ne peut dissiper mon incertitude.
Je me décide à aller demander des renseignements à M. Curmont qui, peut-être, sait quelque chose. Je ne m'y résous qu'à la dernière extrémité, car M. Curmont, surtout depuis que sont arrivées les nouvelles des dernières défaites, ne cesse de déblatérer contre le gouvernement impérial, et je comprends que ma place n'est pas chez lui. Pourtant, il lit tant de journaux, qu'il pourra peut-être me donner des nouvelles de mon père.
Il est assis dans son jardin, quand j'arrive, avec son fils et quelques amis de celui-ci qui viennent de Paris. Ils discutent tous à grand bruit, en présence d'un nombre imposant de bouteilles de bière.
—Badinguet, s'écrie M. Curmont, n'a même pas le courage d'abdiquer!
—Tant mieux! répond le jeune homme à l'oeil crevé, que les autres appellent Léon. S'il peut encore contribuer à un nouveau désastre, nous sommes sûrs de notre affaire.
—Chouette! glapit Albert. Ce ne sera pas trop tôt.
—La France ne peut vaincre, dit sentencieusement le têtard qu'on appelle Petit-Gris, tant qu'elle conservera l'Empire. Qu'on proclame la République, et les jours de Valmy reviendront.
—Ce sera rien chic! déclare Albert.
—En tous cas, dit M. Curmont, l'Empire, ce fumier, peut se flatter d'avoir travaillé pour nous, en déclarant cette guerre. Fameuse idée! Laissez seulement les Prussiens envahir la Champagne, et vous verrez quel coup de balai le lion populaire donnera dans les Tuileries.
—Mince de rigolade! ricane Albert. L'autre jour, en lisant le compte rendu de la bataille de Gravelotte, je me tenais les côtes. C'est tordant!