Moi, les comptes rendus des batailles ne me font pas rire. J'ai même un pressentiment que mon père y a été blessé ou tué, à cette bataille de Gravelotte qui fait tant rire Albert. Pourquoi rit-il d'une bataille, celui-là? Les batailles ne les font pas rire, ceux qui se sont battus! Pourquoi ne vont-ils pas se battre, ceux-là? Qu'est-ce qu'ils font là, ce Léon, ce Petit-Gris, et cet Albert, qui vident ici des bouteilles à l'ombre, tandis que les bouches des canons, là-bas, vomissent du feu sous le soleil?...


M. Curmont m'aperçoit, vient à moi, et s'enquiert du motif de ma visite. Mais la colère refoule les paroles dans ma gorge, et je puis à peine prononcer quelques mots sans suite.

—Tu viens voir Adèle? Elle est dans la maison, avec sa mère. Tu peux aller jouer avec elle.

—Pourvu qu'elle ait fini ses exercices! s'écrie Albert.

Mais je préfère ne pas voir Adèle aujourd'hui; je préfère ne voir personne, et je rentre à la maison. Bien m'en prend! Une lettre de mon père, qui est restée plusieurs jours en route, est arrivée pendant mon absence. Le Corps d'armée du maréchal Canrobert n'a pu parvenir entièrement à Metz; la brigade des gardes-dragons allemands, avec une compagnie d'infanterie qui avait été envoyée dans des voitures, a coupé la ligne du chemin de fer à Dieulouard; et quatre trains, pleins de troupes du sixième Corps, parmi lesquelles se trouvait mon père, ont été obligés de retourner à Châlons. Ces troupes doivent faire partie du nouveau douzième Corps, qu'on se hâte de former.

—Dieu soit loué! s'écrie ma grand'mère. Nous sommes enfin fixés sur le sort de ton père. Nous savons au moins qu'il n'a pas été l'une des victimes de ces affreux carnages autour de Metz. C'est tellement horrible, ces boucheries! Si les lettres pouvaient arriver plus rapidement!... Enfin, je suis bien contente...

Moi aussi, je suis bien content. Pourtant je dois avouer que j'ai éprouvé comme une déception en apprenant que mon père n'a point assisté aux grandes batailles de ces jours derniers. Il aurait eu tant de choses à me raconter, à son retour! Et il aurait certainement accompli des actions d'éclat, gagné des grades; peut-être qu'il serait général, à l'heure qu'il est... Je lui écris une longue lettre, dans laquelle je le prie de me donner tous les détails possibles, lui promettant d'être bien sage pour la peine. J'hésite pendant longtemps à lui parler de ce que j'ai entendu chez M. Curmont; peut-être pourrait-il le faire savoir à l'Empereur, et l'on mettrait en prison Albert, Léon et Petit-Gris. C'est ça qui serait rigolo! Pourtant, je sais qu'il ne faut jamais rapporter. Et après avoir sucé très longtemps le manche de ma plume, je me détermine à ne rien dire. C'est juste à ce moment qu'entre Lycopode qui vient me prier de présenter ses compliments à mon père et de demander, incidemment, des nouvelles de Jean-Baptiste. Excellente idée! Je pourrai ainsi terminer mes quatre pages. Moi qui oubliais Jean-Baptiste!...

Il y a encore bien d'autres personnes que j'oublie. Je m'en aperçois en pénétrant dans la chambre de ma grand'mère à laquelle je vais remettre ma lettre, et que je trouve occupée à écrire en allemand. Tout d'un coup, je me rappelle mon oncle Karl. C'est à mon oncle Karl qu'elle écrit.

—Oui, mon enfant; je ne sais rien de ton oncle depuis le commencement de cette terrible guerre. C'est tellement affreux! Penser que les hommes, que cependant Dieu a doués de raison, s'entre-déchirent comme des bêtes fauves! Pourquoi ne vivent-ils pas tous en frères? C'est tellement odieux et bête, ces haines de nation à nation! Oh! les gens qui entretiennent ces sentiments sauvages sont de bien grands misérables!