J'essaye de comprendre ma grand'mère, de penser comme elle, mais je ne peux pas; je ne peux pas dire que j'aime la guerre, car je ne l'ai pas vue. Mais j'aime les récits que j'en ai entendu faire; je ne connais rien de plus intéressant. Il y a peut-être des choses plus intéressantes, mais je ne les connais pas. Il existe sans doute beaucoup de gens comme moi, puisque presque tout le monde aime la guerre. Comment comprendre des choses pareilles? J'aime beaucoup mon oncle Karl, et je serais vraiment désolé s'il était blessé. Mais je hais les Prussiens de tout mon pouvoir. Pourquoi ont-ils battu les Français? Ils me font ressentir une colère que je ne peux pas exprimer.
Et pourtant, l'autre jour, j'ai ressenti contre un Français une colère plus grande encore. M. Freeman, le vieil Anglais qui aime tant la France, était venu me chercher pour faire une promenade au parc. Au retour, comme il était un peu fatigué, il s'est assis à la terrasse d'un café et m'a offert un verre de bière, comme à un homme. Il a demandé un journal, qu'il s'est mis à lire. A l'intérieur du café, plusieurs personnes discutaient avec animation; et, par les fenêtres ouvertes, le son de leurs voix parvenait jusqu'à nous.
—Si nous sommes vaincus, disait l'une de ces voix, que je crus reconnaître, nous ne le devons qu'à l'indiscipline et au manque de patriotisme de notre armée prétorienne, et à l'impéritie honteuse de ses chefs. Que peut-on attendre de traîneurs de sabres, de coureurs de femmes, de piliers d'estaminets dont toutes les études militaires n'ont consisté que dans l'absorption d'absinthes sans nombre et dans le pillage de Bédouins sans défense! Nos officiers ne sont qu'un ramassis d'ivrognes et de vauriens, et chaque fois que j'apprends qu'ils ont été battus, j'applaudis. J'en ai un pour voisin, malheureusement, et c'est un échantillon complet de l'espèce; il a fait mourir de chagrin sa femme, il a fait une esclave de sa belle mère, et il élève son fils de telle façon que ce petit garnement deviendra, comme son père, un vrai gibier de potence...
Un brouhaha s'est produit, et il m'est devenu impossible de distinguer les paroles. Très rouge, je me suis tourné vers M. Freeman qui, impassible, lisait toujours son journal. Mais, avant que j'aie pu prononcer un mot, la voix s'est élevée de nouveau.
—C'est du lieutenant-colonel Maubart que je parle...
Alors M. Freeman s'est levé. Il a posé tranquillement son journal sur la table et s'est dirigé vers l'intérieur du café, où le silence le plus complet a accueilli son entrée. Un instant après j'ai entendu sa voix, calme et claire, qui disait:
—Monsieur Curmont, vous avez grand tort de parler comme vous le faites, et surtout d'insulter un absent. Je ne comprends pas comment, sous prétextes d'opinions politiques, un Français peut considérer les revers de son pays comme des triomphes personnels. Je n'admets pas, surtout, lorsqu'on se tient prudemment à l'écart de la lutte, qu'on injurie un homme qui, quelles que soient ses convictions, défend sa patrie. Dorénavant, je vous préviens que je prendrai à mon compte les propos qui seront tenus sur le colonel Maubart. N'oubliez pas.
M. Freeman est sorti et m'a emmené. Au tournant de la rue, je lui ai serré les mains avec effusion, et j'ai voulu lui dire combien je lui étais reconnaissant de ce qu'il venait de faire.
—C'est bon, c'est bon, a-t-il dit de sa grosse voix; tu n'iras plus voir les Curmont, et n'en parlons plus.
Un instant après il a ajouté, comme se parlant à lui-même: