—Cela prouve, dit le cousin, que la guerre n'est pas finie, quoi qu'en disent messieurs les Teutons. Mon idée est qu'avant longtemps ils vont se voir obligés de repasser la frontière, il doit y avoir un châtiment pour tous les crimes...
Raubvogel s'arrête soudain, pris d'une quinte de toux; mais en même temps, il ne quitte pas des yeux ma grand'mère, dont il surveille attentivement l'expression et cherche visiblement à deviner les sentiments. Il n'a pas oublié, en effet, que bien que Française, elle fut la femme d'un Allemand; et que si son gendre est officier dans l'armée française, son fils combat dans l'armée prussienne. Il sonde le terrain, comme on dit, et cherche à savoir de quel côté se ranger. Ma grand'mère n'ayant pas soufflé mot, Raubvogel comprend, cesse de tousser et continue:
—Je dis qu'il doit y avoir un châtiment pour tous les crimes que fait commettre la guerre. Si les Allemands se sont livrés à des excès regrettables, les Français sont loin d'être sans reproches; je ne cherche à innocenter ni les uns, ni les autres. Mais je ne veux pas les blâmer non plus; ce n'est pas l'homme qui est coupable; c'est la guerre, l'affreuse guerre, qui arme les uns contre les autres des êtres qui sont faits pour s'entendre et pour vivre en frères.
—Ah! que vous avez raison, mon neveu! s'écrie ma grand'mère. Voilà ce que j'ai toujours pensé.
Et Raubvogel parle de la fraternité des peuples, qui serait si belle, et de l'horreur de la guerre. Il espère, cependant, que les Français pourront remporter une ou deux victoires, ce qui leur permettrait de signer une paix honorable; chose qui serait à l'avantage des deux nations. Ma grand'mère le pense aussi.
—Voilà pourquoi, affirme Raubvogel, je disais que je suis heureux de voir la lutte continuer. C'est de cette façon seulement qu'elle pourra prendre fin. Ah! la paix! Quand aurons-nous la paix?
Les sentiments pacifiques des époux Raubvogel sont tellement vifs qu'il leur était impossible de demeurer en Alsace, dans ce pays qui peut-être doit cesser bientôt d'être français. Ils ont donc cédé, à perte, l'établissement qu'ils exploitaient à Mulhouse. Et que comptent-ils faire, à présent? Ils ne savent pas encore. M. Delanoix, le père d'Estelle, doit venir avant peu à Versailles et les aidera à prendre une décision.
Ma grand'mère est tellement satisfaite des Raubvogel qu'elle les invite à s'installer dans la maison. Mais ils refusent, tout en remerciant très fort. Ils ont pris un appartement, pour quelques jours, à l'hôtel du Sabot d'or. Estelle, en se retirant, m'invite à venir déjeuner avec eux, le lendemain.
J'y vais. Le déjeuner est excellent. Le service est fait par le valet de pied du cousin Raubvogel, un homme de taille exiguë, aux yeux verdâtres, à la chevelure poivre et sel; il s'appelle Gédéon Schurke. Il a toujours l'air d'être sur le point de dire une plaisanterie, ou d'en exécuter une. Il était gérant de l'hôtel des Trois Cigognes, à Mulhouse, et n'a accepté provisoirement la situation de valet de pied qu'afin de ne point quitter ses patrons, pour lesquels il a une grande affection. Il m'intéresse beaucoup.
Mais ce qui est surtout intéressant, c'est la conversation de Raubvogel. Il me dit, à moi, bien des choses qu'il n'a point voulu dire à ma grand'mère afin de ne point la froisser; il me raconte toutes les atrocités que les Allemands ont commises en Alsace; il me narre les excès dont ils se sont rendus coupables à Strasbourg. Il m'avoue que sa haine des Prussiens est tellement grande qu'il a préféré faire tous les sacrifices et quitter sa terre natale plutôt que de demeurer dans une province occupée par eux. Il va s'en aller, lui et sa femme, avec Delanoix, dans le Nord ou autre part, enfin dans un endroit où il pourra voir flotter le drapeau tricolore.