—Toutes les privations, dit-il, toutes les misères, mais la France!

J'en pleure. Alors, le cousin me parle de mon père et de ses hautes capacités militaires. L'histoire du coup de pied de cheval le navre. Il ne doute pas, néanmoins, que mon père ne reprenne avant peu sa place à la tête d'un régiment et ne devienne un des vengeurs de la patrie.

Quand on se lève de table, Estelle me fait présent d'une belle cravate qu'elle a achetée le matin pour moi; et le cousin glisse une pièce de cinq francs dans chacune des poches de mon gilet.

Avant de quitter Gédéon Schurke, qui me reconduit à la maison en toute dignité, marchant à deux pas derrière moi, je lui mets une de ces deux pièces dans la main. Il l'accepte avec un grand salut, mais un drôle d'air.


M. Delanoix est arrivé ce matin, et nous a fait un effrayant tableau de la désorganisation qui règne en France. Les provinces occupées par l'ennemi sont les seules qui ne soient point en proie au chaos. Ailleurs, c'est un désordre effroyable, c'est l'anarchie. Les lois ne sont plus respectées; les autorités ont disparu ou sont sans pouvoir. Les vagabonds pullulent; et dans la région du Nord, qu'il habite, les contrebandiers, profitant du départ des douaniers pour l'armée, ne mettent plus de bornes à leur audace. C'est, en vérité, terrible. Et les affaires ne marchent pas, pas du tout. Pour lui, il ne sait vraiment que conseiller à sa fille et à son gendre.

M. Delanoix secoue la tête avec tristesse; et toute sa personne, son ventre sur lequel tremblottent des breloques d'or, ses petits yeux vrillonnants baissés vers le sol, ses favoris maintenant mélancoliques, semble exprimer un désespoir complet.

Mais Raubvogel ne désespère pas. Il l'a dit, cette après-midi même, au cimetière, sur la tombe d'un officier français. Il a dit qu'il espérait, et fermement. «L'espoir! a-t-il dit d'une voix vibrante. N'abandonnons jamais l'espoir, et nous serons toujours la Grande Nation!»

Alors, Raubvogel a fait un discours? Certainement. Voici dans quelles circonstances. Un officier français, blessé dans un des combats livrés sous Paris, avait été rapporté à l'hôpital de Versailles. Il y est mort avant-hier et on devait l'enterrer aujourd'hui à trois heures; personne ne songeait à faire, des funérailles de cet officier, le prétexte d'une démonstration patriotique. Mais Raubvogel, informé des faits ce matin, a pris une résolution courageuse. Pendant plusieurs heures il s'est multiplié; on a pu voir la voiture découverte qui le transportait parcourir la ville en tous sens; pendant qu'un fiacre fermé conduisait Mme Raubvogel chez les autorités allemandes. A trois heures moins un quart, accompagné d'un nombre respectable de citoyens vêtus de noir et de quelques dames en grand deuil, parmi lesquelles sa femme, Raubvogel s'est présenté à l'hôpital. Il a remis à l'officier qui dirige l'établissement un ordre du commandant de place, dûment signé et contresigné. L'officier s'est incliné et a permis aux citoyens versaillais, représentés par M. Raubvogel, de prendre la direction des obsèques.

Le cercueil de l'officier français, mort au champ d'honneur, a été recouvert d'un énorme drapeau tricolore, commandé le matin par Estelle; le corbillard était surchargé de fleurs bleues, blanches et rouges; et du poêle descendaient des cordons tricolores que tenaient, avec componction et dignité, M. Raubvogel, M. Delanoix, M. Curmont, et un héroïque citadin qui se trouvait justement de faction à la porte du Chesnay, en qualité de garde national, lorsque les Prussiens firent leur entrée. La cérémonie a été imposante. Un peloton de soldats allemands accompagnait le cortège et a rendu au défunt les honneurs militaires. Après quoi, devant la fosse encore ouverte, Raubvogel a fait son discours. Ah! que c'était beau! Quelle éloquence poignante! Et comme je voudrais pouvoir me rappeler tout ce qu'il a dit, mot pour mot!... Estelle pleurait. Tout le monde pleurait. Et Gédéon Schurke, qui se tenait près de moi, m'a glissé sournoisement un mouchoir dans la main, et m'a dit entre ses dents: