Dans la première semaine de novembre, nous avons reçu une lettre de Raubvogel, lettre qui a passé par la Belgique et par l'Allemagne, et qui nous apprend que mon père est très probablement en ce moment colonel d'un régiment de marche, à l'armée de la Loire. Cependant, Raubvogel n'ose pas affirmer le fait. Il promet de nous donner des renseignements plus complets, s'il peut en obtenir.

Ma grand'mère cherche à se faire donner, par le colonel d'état-major, quelques informations sur cette armée de la Loire. Mais il ne se laisse arracher que des réponses assez vagues, étant pressé par son travail. Du reste, il quitte bientôt Versailles, ayant reçu inopinément l'ordre de se rendre sur le front nord. Mais, quelques jours après, un autre officier prussien, dont nous n'attendions pas la venue, nous apporte les renseignements que nous désirons. C'est mon oncle Karl, qui a été appelé brusquement de Metz à Versailles et qui est arrivé à la maison sans avoir eu le temps de nous prévenir.

Je revenais de chez M. Freeman, que je vais voir tous les jours à présent et qui m'apprend l'anglais, lorsque, en ouvrant la porte du salon, j'ai aperçu mon oncle assis au coin du feu, en face de ma grand'mère,—mon oncle qui, pour la première fois de ma vie, m'apparaît en uniforme.—D'abord, je suis resté bouche bée, cloué à ma place par l'étonnement. Puis, mon oncle s'étant levé, je n'ai plus douté de la réalité de l'apparition; je me suis précipité vers lui, et il m'a serré dans ses bras. Ah! comme ma grand'mère est heureuse et gaie! Elle semble plus jeune de dix ans, parlant allemand, parlant français, ne tarit pas de demandes et d'exclamations. Moi aussi, je voudrais bien m'exclamer un peu et poser des questions. Il y a tellement de choses dont mon oncle pourrait me donner l'explication! Mais il est très fatigué et a besoin de repos. Il me donnera tous les éclaircissements que je désire demain ou après-demain; il pense, en effet, rester une dizaine de jours à Versailles.

Mais, le lendemain, il est absent toute la journée, retenu au Quartier-Général; et le surlendemain il nous apprend, au profond chagrin de ma grand'mère, qu'il doit nous quitter dans deux jours. Il a reçu l'ordre d'accompagner le général von Stosch qui est envoyé comme chef d'état-major à l'armée du grand-duc de Mecklembourg, qui opère contre l'armée française formée sur la Loire. Les qualités militaires du grand-duc sont des plus douteuses; et le général von Stosch doit jouer auprès de lui le rôle d'agent de confiance du Quartier-Général. Mon oncle nous donne des renseignements sur cette armée de la Loire, mais il ignore si mon père s'y trouve ou non. En tout cas, l'état-major est décidé à agir vigoureusement contre cette armée, d'autant plus qu'un demi-succès des Français, à Coulmiers, vient de nécessiter l'évacuation d'Orléans. On est convaincu en haut lieu que Paris capitulera dès qu'il saura qu'il n'a pas à compter sur l'aide de la province, en lequel il espère. L'armée de la Loire, par conséquent, doit disparaître. Quant à Paris, en dépit de Moltke qui a déclaré que «l'acte le plus stupide pendant toute cette guerre a été l'envoi de l'artillerie de siège devant Paris», les Anti-Bombardeurs ont perdu toute influence et le bombardement va commencer. Von Roon a triomphé sur toute la ligne.

Quand mon oncle nous a quittés, par un froid et sombre matin d'hiver, ma grand'mère retombe dans sa tristesse et je me sens ressaisi par l'ennui. Ma seule distraction est l'étude des langues étrangères qui m'intéressent beaucoup. Ma grand'mère m'apprend l'allemand, et M. Freeman l'anglais; je fais, dit-on, des progrès très grands dans ces deux langues. En fait, vers la fin de la guerre, je les parlais parfaitement; je n'ai commencé à les désapprendre pas mal, ainsi que beaucoup d'autres choses utiles, qu'à Saint-Cyr.

Et les jours passent, lentement, lentement...

Ma grand'mère ne quitte que très rarement la maison; aussi ai-je été surpris, ce matin, de la voir descendre, enveloppée de sa grande pelisse, et sortir sans me dire où elle allait.

Elle est revenue, une heure après environ, en compagnie d'une dame que je n'ai jamais vue. C'est une dame de quarante-cinq ans à peu près, à peine grisonnante, et de forte corpulence; elle a de grands yeux noirs, et a dû être très belle. Ses manières sont très distinguées et très affables; sa conversation est fort intéressante et dénote une femme d'intelligence et de savoir. Elle a déjeuné avec nous, et ma grand'mère m'a dit son nom: c'est Mme de Rahoul.

Ma surprise a été grande. Je me figurais le Panari tout autrement. Je m'étais imaginé une créature ridicule, une sorte de mastodonte humain, dépourvu de tout intérêt, et très vilain. Mais Mme de Rahoul est fort avenante et fort agréable. Elle est très grosse, simplement à cause du manque d'exercice. Les gens séquestrés sont tous très gros. A moins, bien entendu, qu'on ne leur donne pas à manger; mais le général de Rahoul donne à manger à sa femme.