C'est-à-dire, pour être exact, qu'il lui a donné à manger jusqu'à la guerre. Quand il est parti, il lui a laissé une petite somme, une très petite somme, le moins qu'il a pu, en lui disant que les hostilités ne dureraient pas plus de deux ou trois semaines. Depuis, il n'a point donné de ses nouvelles à sa femme; il ne lui a pas envoyé un sou. On croit qu'il a capitulé quelque part et qu'il est prisonnier en Allemagne; mais on n'est sûr de rien. La situation du Panari, sans aucune ressource, était devenue très difficile; Mme de Rahoul mourait simplement de faim dans la maison de la rue de Clagny, que ma grand'mère a louée au général, et dont celui-ci a toujours négligé de payer le loyer. Néanmoins, ma grand'mère, mise au courant des faits, n'a pas hésité à aller offrir son aide à sa locataire.
—La conduite de son mari à son égard a été très blâmable, pour ne rien dire de plus, m'a dit ma grand'mère lorsque Mme de Rahoul nous a eu quittés.
Et elle me laisse entendre que le général, après avoir dilapidé la fortune de sa femme, fortune considérable, n'a cessé de se comporter envers elle d'une façon abominable. Ma grand'mère, d'ailleurs, est très discrète; trop discrète, à mon avis, car je voudrais bien en savoir plus long sur le ménage de Rahoul. Je m'aperçois, de jour en jour davantage, que la conception que je m'étais faite jusqu'ici de l'existence des gens que je connais, et de la vie en général, a grand besoin d'être amendée. L'étonnement me quitte de plus en plus, et je suis prêt à tout comprendre.
A tout imaginer aussi. Je pense que le général de Rahoul, lorsqu'il reviendra, et lorsqu'il saura que son Panari a osé sortir de sa maison, venir ici, et même accepter d'être secourue dans sa détresse—car j'ai bien vu ma grand'mère lui glisser dans la main, à la dérobée, quelques billets de banque—, je pense que le général de Rahoul, lorsqu'il apprendra tout cela, entrera dans une de ces grandes colères qui rendent sa figure toute rouge; et qu'il tuera peut-être le Panari.
Ou bien, se contentera-t-il de l'enchaîner? Grave question, que je n'ai pas le temps de résoudre, car nous venons de recevoir de mon oncle Karl une dépêche qui nous annonce son arrivée immédiate. Et nous apprenons presque en même temps, par un officier prussien qui passe quarante-huit heures à la maison, qu'Orléans vient d'être repris, hier 6 décembre, par les Allemands qui ont fait plus de 10.000 prisonniers et se sont emparés de 77 canons et de quatre canonnières. C'était peut-être ces canonnières-là qui devaient remonter le Rhin en dévastant tout sur leur passage.....
VII
Mon oncle Karl est revenu, mais avec un bras en écharpe; il a été blessé, au-dessus du coude droit, au combat de Nourhas. La blessure, sans être très grave, est assez sérieuse pour alarmer ma grand'mère; mais c'est une consolation pour elle de pouvoir elle-même soigner son fils, et de ne pas le savoir abandonné aux soins peu attentifs d'ambulanciers surchargés de besogne. Mon oncle a surtout besoin de repos, dit le chirurgien qui vient le voir tous les jours.
La campagne à laquelle il a pris part a été sans doute la plus pénible de la guerre. Elle doit suffire à établir la réputation du général von Stosch comme un grand général. Pendant plus de vingt jours, à la tête seulement de deux faibles divisions prussiennes et du second Corps bavarois que les fatigues de la campagne avaient décimé, il parvint à repousser, par des combats quotidiens, l'armée française dont la force était immensément supérieure aux effectifs allemands; et il réussit à rejeter les Français en-deçà d'Orléans. Plus d'une fois, au cours de cette lutte inégale mais victorieuse, il lui arriva de considérer avec joie le coucher du soleil d'hiver, ou d'attendre avec anxiété la tombée des ténèbres, après que ses dernières réserves avaient été engagées.
Il est peu probable que mon oncle prenne de nouveau part à la guerre. Le conflit est sur le point de se terminer, fatalement; mon oncle, quelquefois, en donne les raisons. Il dit que la désorganisation de l'armée française est à son comble; qu'elle ne lutte plus que pour le triomphe et l'établissement définitif des cabotins sanguinaires qui ont usurpé le pouvoir au 4 septembre; qu'elle obéit aux ordres supérieurs d'un ministre de la guerre civile, ingénieur douteux qui n'a de génie que pour l'intrigue; qu'elle est commandée par des chefs dont le seul mérite est de s'être faits les laquais des coryphées de la guerre à outrance, et que son écrasement final n'est qu'une question de jours. Il ajoute qu'il est vraiment pitoyable de voir les forces vives d'un grand pays comme la France sacrifiées à l'ambition stérile de politiciens de bas-étage.
Mon oncle, chose inespérée, nous a donné des nouvelles de mon père. A ce combat de Nourhas auquel il a été blessé, mon père était présent aussi. Il commandait l'extrême arrière-garde française; il a reçu une légère blessure et a été fait prisonnier. Mon oncle pense qu'on l'a dirigé sur l'Allemagne; aussitôt que possible, il prendra des informations à ce sujet.