Et puis, les événements se sont tellement précipités, que je ne me rappelle plus bien; l'armistice, la paix, le départ des troupes allemandes, les adieux de mon oncle, le retour d'Allemagne des premiers prisonniers français; et mon père...

VIII

Et mon père, qui arrive, un beau matin, sans nous avoir prévenus. Quelle surprise! Comme il est content de se retrouver enfin dans sa famille, dans sa patrie! Comme on voit bien que, la famille et la patrie, il n'y a que ça!

—Oui! s'écrie-t-il après avoir embrassé tout le monde, ma grand'mère, moi, et même Lycopode, oui! il n'y a que ça! On peut dire ce qu'on veut, et les pays étrangers peuvent avoir leurs agréments, mais il n'y a encore que la France!

La France, au moins si je me permets d'en juger par ce que je vois autour de moi, semble extrêmement reconnaissante des sentiments d'affection filiale que ses guerriers surent lui conserver dans l'exil. Elle les accueille avec des manifestations de joie enthousiaste, avec une allégresse sans bornes. Honneur au courage malheureux! Ils ont été vaincus, c'est vrai, mais si la fortune ne les avait point trahis, que n'auraient-ils point fait? Le sénat romain, après le désastre de Cannes, va recevoir avec honneur ses consuls battus par Annibal. La France sait prouver au monde qu'elle n'a point oublié ses origines latines. Ah! que n'aurait-ce point été, si nos troupes avaient été victorieuses!

En vérité, ce qui s'est passé, revers, déroutes et capitulations, semble au peuple français absolument naturel, normal; on ne dirait pas qu'il ait jamais espéré, au fond de l'âme, un autre dénouement. Quant à moi, devant l'imperturbable assurance, devant la présomption ingénue que nos officiers paraissent avoir rapportées, intactes, des forteresses allemandes, je me prends à douter de la réalité de nos désastres; je me demande s'ils ont été aussi complets, aussi irrémédiables, que les Prussiens ont voulu nous le faire croire. Mon père, auquel j'expose mes doutes à ce sujet, se met à rire.

—La France, dit-il, a été battue à plate couture; son désastre est sans analogue dans l'histoire moderne. Garde cela pour toi, bien entendu, et dis le contraire à l'occasion. Mais c'est la vérité.

Et comme je demande quelle a été la cause de nos défaites, il répond:

—C'est l'existence des pékins. Une nation ne peut pas subsister, en temps de guerre, si l'élément civil a la moindre influence sur ses destinées. La première partie de la guerre a été désastreuse, parce que le gouvernement impérial, par crainte des pékins braillards qu'il aurait dû faire fusiller, n'a pas pris les mesures que nécessitait la situation; la seconde partie de la guerre a été désastreuse, parce que ces pékins nous commandaient.

Les pékins, cependant, ne semblent pas soupçonner la mauvaise opinion qu'ont d'eux les officiers. Ils leur font fête. Ils les complimentent et déclarent les admirer. C'est ainsi que M. Curmont, à la nouvelle du retour de mon père, s'est empressé de venir lui présenter ses hommages. Ayant été mis au courant du fait, j'ai cru devoir informer mon père de la scène qui avait eu lieu à son sujet, quelques jours après son départ, entre M. Freeman et M. Curmont. Mon père a pâli de rage; il s'est levé et a fait deux pas vers la porte. Puis, il s'est arrêté;