—Pas un mot là-dessus, mon enfant! m'a-t-il dit en posant sa main sur ma tête. Pas un mot! J'ai les épaulettes de colonel, tu vois; mais ces épaulettes ne tiennent pas; il y a tant d'autres colonels qui sont revenus d'Allemagne ou qui vont en revenir, et qui redemanderont leurs places! On me rétrogradera si je n'ai pas l'appui de gens bien en cour. Il y a toujours une Cour en France; à présent, c'est la Cour des Miracles.... M. Curmont, son fils et ses amis, sont de la Cour; alors.... Notre intérêt nous indique la voie à suivre. Plus mon épaulette sera grosse, plus tu auras de facilité à obtenir la tienne et à la voir grossir..... D'ailleurs, reprend-il d'une voix ironique, il vaut mieux ne point s'inquiéter des propos qui sont tenus derrière votre dos; s'ils sont tenus en face, c'est différent. Au fond, ce qu'a dit ce sacripant prouve simplement qu'il y a quelques mois nous n'avions pas les mêmes opinions politiques. Il était républicain, je ne l'étais pas. Aujourd'hui, je le suis autant que lui. Je l'ai été après lui, et je cesserai probablement de l'être avant lui. Mais pour le moment, puisque nous sommes en république, vive...

—Vive la République! dis-je.

—Non; pas encore, mon garçon. On n'est sûr de rien. Vive la France! et vive l'Armée!—en attendant.

En attendant quoi? Des gens disent que l'Empereur va revenir; d'autres affirment que c'est le comte de Chambord, qui ramènera le drapeau blanc. Des histoires commencent aussi à circuler au sujet de l'héroïsme des troupes françaises pendant la guerre; j'ai plusieurs fois entendu parler avec admiration de la belle défense qu'opposa mon père, à Nourhas, aux envahisseurs. Mon père est assez réservé, à ce sujet. Par modestie, certainement. Mais je ne m'explique pas qu'il pousse, sur ce point, la discrétion aussi loin que mon oncle Karl. Il a paru très mécontent quand il a appris que mon oncle avait passé trois mois ici; et il a cherché maintes fois, indirectement, à savoir si mon oncle nous avait fait le récit détaillé de ses campagnes. Ma grand'mère a toujours répondu négativement. J'ai ajouté que mon oncle avait seulement parlé de Jean-Baptiste; et qu'il avait dit qu'il était à présent sous-officier, et très brave.

Mon père a haussé les épaules, déclarant ignorer même où son ordonnance avait pu passer. Et j'en ai conclu que mon oncle avait du se tromper, et que Jean-Baptiste, s'il vit encore, ce que je lui souhaite, n'est pas plus sous-officier que moi.


Mais si, il est sergent! Il n'y a pas à en douter. Voilà le galon d'or à son képi et les sardines sur les manches de la vieille capote décolorée et rapiécée qu'il a portée pendant la campagne et la captivité. Il vient d'entrer dans le petit jardin qui précède la maison et où je suis en train de jouer. De l'avenue, il m'a aperçu et n'a pu résister, dit-il, au plaisir de venir me voir. Ah! que je suis content! Et nous nous serrons les mains, et nous parlons tous deux ensemble, et Jean-Baptiste s'écrie que j'ai grandi et que j'ai tout à fait l'air d'un homme à poil, et je m'étonne, avec des battements de mains, de le voir sous-officier. Comme mon père va être content de le retrouver! Y a-t-il longtemps qu'il est revenu?

Non, ce matin, 19 mars, seulement. On l'a renvoyé d'Allemagne avec beaucoup d'autres soldats, parce qu'il se passe des choses à Paris, des choses que Jean-Baptiste m'explique d'une façon tellement embrouillée que je ne peux pas comprendre. Il parle de traîtres, de Bazaine, de cochons vendus, de capitulards, d'un tas de choses et de gens que je ne connais pas. Ça ne fait rien, nous finirons bien par nous entendre. Et je cherche à entraîner Jean-Baptiste vers la cuisine où Lycopode, qui sera heureuse de le revoir, lui offrira un verre de vin ou deux; et nous pourrons causer de tout ce que nous voudrons, et surtout de ce combat de Nourhas, auquel mon oncle Karl a vu Jean-Baptiste prendre part. Jean-Baptiste résiste un peu, mais se décide à se laisser faire. Et nous avons déjà fait quelques pas dans la direction de la maison lorsque la voix de mon père, tout à coup, éclate à la grille du jardin.

—Qu'est ce que vous faites ici, vous? Qui est-ce qui vous a autorisé à pénétrer chez moi? Hein? Je vous défends de ficher les pieds ici!

Jean-Baptiste s'est retourné; il dévisage mon père un moment, et répond en haussant les épaules: