—C'est bon, c'est bon, on s'en va.
—C'est sur ce ton-là que vous parlez à vos supérieurs? rugit mon père.
—Oh! des supérieurs comme ça..... répond Jean-Baptiste en ricanant.....
Mon père se précipite sur le soldat, lui place la main sur l'épaule et s'écrie:
—Vous insultez vos chefs! Je vous montrerai... Jean! va fermer la grille!
Je ne me presse pas, au contraire. Jean-Baptiste échappe à l'étreinte de mon père, bondit vers la grille, sort, et la referme derrière lui; et il crie à travers les barreaux:
—Je vais à Paris, vous savez; avec ceux qui vont prendre la peau des capitulards pour faire des tambours! On va vous donner de nos nouvelles! On va vous faire voir ce que c'est que des hommes à poil!
Et il disparaît. A la porte de la cuisine, Lycopode, attirée par le bruit et qui a assisté à la scène, s'essuie les yeux avec son tablier, et mon père me reproche violemment d'avoir introduit chez lui un mauvais drôle qu'il va faire traiter comme il le mérite.
Mon père est d'une humeur massacrante. Je finis par savoir pourquoi. Il paraît que les gardes nationaux de Paris se sont révoltés hier matin. Ils ont refusé de laisser livrer leurs canons aux Prussiens, et ils ont fusillé deux généraux. Voilà un affreux malheur. Et ce n'est pas la seule catastrophe qu'on ait eue à déplorer dans cette néfaste journée. Le général de Cissey, escorté de son état-major dont faisait partie le général de Rahoul, était allé reconnaître les positions des insurgés, vers Montmartre, et s'était vu obligé de se replier en bon ordre. A la descente de la rue de Clichy, deux accidents éternellement regrettables se sont produits. Malgré la grande habitude qu'ils avaient l'un et l'autre de la retraite, le général de Cissey a perdu son képi et le général de Rahoul a fait une chute de cheval. Le képi est resté sur le terrain; le général de Rahoul aussi. Il était tombé sur le crâne et, bien qu'il eût la tête dure, s'était tué net.
Il paraît que le Panari est dans les larmes; je crois qu'on exagère. En tous cas, j'espère que Mme de Rahoul se consolera. Elle pourra vivre sur sa pension de veuve de général; mais pour avoir un bureau de tabac, elle est trop vieille. C'est dommage.