Mon père, donc, est furieux contre les Parisiens qui veulent continuer à faire la guerre; mais le général de Lahaye-Marmenteau, qui vient le voir dans la soirée, lui fait comprendre qu'il y a là une superbe occasion de gagner de nouveaux galons—ou de conserver ceux qu'on a.—De fait, deux jours après, on donne à mon père le commandement d'un des régiments qu'on forme avec les prisonniers qu'on fait revenir d'Allemagne en toute hâte, pour aller combattre l'insurrection.
Je ne raconterai pas ici la lutte de l'armée de Versailles, armée des honnêtes gens, contre l'armée de la Commune; ni la répression qui suivit cette lutte. Je me contenterai de dire que, dans l'une et dans l'autre, mon père se fit remarquer.
Quant à moi, étant donnée la façon dont j'ai été élevé et le milieu dans lequel je vis, il est évident que je trouve justifiée, et même naturelle, la conduite du parti de l'Ordre. Je considère comme des hauts faits les actes du général de Galliffet qui supprime sommairement les perturbateurs, du capitaine Garcia qui réussit à extraire Millière du sein de la société, du capitaine Desmarets qui remporte sur Flourens une victoire mémorable, et du lieutenant Sicre qui capture la montre de Varlin. Les massacres de Paris, l'arrivée à Versailles des communards prisonniers qu'on parque à Satory ou à l'Orangerie, les Conseils de guerre, les fusillades, ne m'émeuvent que médiocrement. Les communards, à mon avis, n'ont que ce qu'ils méritent. Pourquoi se révoltaient-ils? Est-ce qu'on s'est révolté à Versailles? Alors?... Dans tout cela, il n'y a qu'une chose qui m'étonne, et que je cherche vainement à m'expliquer: pourquoi Jean-Baptiste a-t-il déserté et s'est-il joint aux insurgés? Il avait sans doute une raison. Laquelle? Et surtout, qu'est-il devenu?
Lycopode, que je trouve toute en larmes, un après-midi, me l'apprend. Il est mort. Il vient d'être fusillé à Satory. Fait prisonnier à Paris, parmi les derniers défenseurs de la Commune, il a été conduit à Versailles; jugé; condamné à mort. Mon père a figuré au procès comme témoin; témoin à charge. L'exécution a eu lieu hier matin. Je pense que Jean-Baptiste a dû mourir courageusement—comme un homme à poil.
Mais pourquoi tous ces cadavres? Pourquoi tout ce sang? Pourquoi!... Voila des mois et des mois qu'on tue, qu'on égorge et qu'on mitraille: Français contre Allemands, Français contre Français. Pourquoi? Qui pousse ces hommes à se massacrer?
Un mot apparaît, en réponse; un mot dont l'austérité se dresse, auréolée par les âges, devant mon esprit d'enfant: le Devoir. C'est ça, «Faire son devoir, m'a dit le colonel Gabarrot, c'est bien servir la France.» Le Devoir. Voilà. C'est le sentiment du devoir qui a poussé mon père à déposer contre Jean-Baptiste, au Conseil de guerre; c'est par devoir qu'on traque les communards et qu'on les extermine comme des bêtes fauves. Le Devoir. Ça me fait l'effet d'une puissance mystérieuse qui vous pousse à faire ce que vous ne feriez jamais de vous-même, ni par instinct, ni par raison. C'est beau.
Seulement, c'est grave; très grave. Et depuis que j'ai découvert la signification, la toute-puissance du Devoir, je suis sombre, retiré, taciturne. L'idée me hante qu'il me faudra tuer, aussi, pour préserver l'Ordre, et massacrer n'importe qui, pour faire mon devoir. Il faut être sérieux, pour bien faire son devoir; et dur, surtout. Je me jure de ne plus jamais me laisser attendrir par quoi que ce soit.
Je me tiens parole. Et je me sens très peu remué, en vérité, lorsqu'on m'apprend ce soir, à mon retour d'une longue visite à M. Freeman, que ma grand'mère est très malade. Je demande à la voir. On me le défend. Je cherche à avoir quelques renseignements. On me fait des réponses vagues. Lycopode, cependant, que j'interroge habilement, finit par m'avouer la vérité: Ma grand'mère est morte cet après-midi. Comment? Lycopode ne sait pas bien. Il y a eu une grande discussion entre ma grand'mère et mon père; on a entendu du bruit, des cris. A quel sujet, cette discussion? Lycopode ne sait pas bien. Elle parle d'argent, de questions d'argent. Elle commence une histoire très confuse, dans laquelle beaucoup de choses sont mêlées, et qui ne m'apprend rien. Depuis la mort de Jean-Baptiste, le cerveau de Lycopode semble un peu dérangé; elle n'a fait aucune réflexion au sujet du trépas de son ami, parce qu'elle est sous les ordres de mon père et ne peut se permettre la moindre observation; mais elle a été très affectée.
Je n'écoute donc guère Lycopode. Mais le mot qu'elle a prononcé à plusieurs reprises, le mot: argent, me fait réfléchir profondément. Je me rappelle que mon père, il y a quelques jours, a donné des papiers à M. Curmont, en lui disant qu'il fallait absolument les faire escompter; et M. Curmont a pris les papiers en secouant la tête. Je me souviens d'autres choses encore.....
Et, par un enchaînement rapide et surprenant,—le mot: Argent, tintant en mon cerveau comme un appel de tocsin—mes pensées de l'autre jour accourent et défilent de nouveau devant moi; non plus avec l'austère allure de Vérités inflexibles alignées derrière le Devoir, maître de cérémonies; mais avec la hideuse dégaine de mensonges difformes se bousculant derrière l'Argent, tambour-major à postiches. L'Argent. C'est peut-être parce qu'ils n'avaient point d'argent que les communards se sont révoltés; et c'est peut-être pour être sûrs de garder leur argent que les Versaillais les ont fusillés. L'Argent! Et pas de Devoir, alors? Non..... J'ai de la colère, et beaucoup de dégoût, d'avoir été trompé, de m'être trompé.....