Je ne raisonne point, certes; je pense à peine; je sens. Je sens, pour la première fois, qu'il y a des riches et des pauvres; des pauvres qui sont toujours trop pauvres et des riches qui ne sont jamais assez riches. Il y a longtemps, peut-être, que cette sensation monte en moi, silencieusement; mais la voilà tout en haut, à présent, et qui fait signe à la pensée.

Je suis énervé, agacé, las. Et tout d'un coup, une grande émotion me saisit. Je comprends, j'entrevois, je vois une multitude de choses que j'ai pressenties vaguement jusqu'ici, de moins en moins vaguement, et qui se précisent subitement en mon esprit. Ah! il faut que j'aille voir ma grand'mère, ma pauvre grand'mère, et que je lui crie, à cette morte, tout ce que j'aurais dû lui dire, tout ce que je lui aurais dit, si je l'avais compris plus tôt..... J'arracherai peut-être à ses lèvres immobiles le secret de ce que je dois penser, de ce que je dois faire. Peut-être que je pourrai découvrir, sur la face glacée de cette vieille femme qui m'a tant aimé—à laquelle j'ai montré si peu d'affection, et que j'aimais pourtant, je le sens à présent—peut-être que j'y pourrai découvrir, gravées par la mort, les réponses aux questions que je n'ai jamais voulu poser, des réponses que j'aurais pu pourtant épeler dans les grands beaux yeux d'aïeule que l'âge n'avait point ternis.....

Je me précipite vers l'escalier. Mais mon père, qui descend, me barre le passage. A la vue de ma figure bouleversée, sans doute, il comprend que je sais tout.

—Non, pas maintenant, dit-il en m'entraînant; ce soir...

Mais le soir, mon émotion m'a quitté. C'est une idée qui s'est emparée de moi, une idée fixe qui me possède tout entier. Je sais que mon oncle Karl va venir pour l'enterrement; je lui parlerai et je lui demanderai de m'emmener avec lui en Allemagne; je suis sûr qu'il ne me refusera pas. J'en suis tellement sûr qu'un grand calme, soudain, descend en moi; le tumulte de mes pensées et de mes sentiments s'apaise et s'évanouit; la certitude s'est faite en moi que je ne puis échapper à ma présente situation d'esprit que par l'évasion, l'évasion physique.

J'attends l'arrivée de mon oncle le lendemain soir, épiant sa venue de moment en moment; je l'attends encore le surlendemain matin alors que les hommes noirs sont déjà venus pour les préparatifs des funérailles, alors que mon père explique aux amis et connaissances, qui arrivent avec des figures sérieuses, que ma grand'mère est morte subitement, d'un coup de sang... Comme l'heure de la levée du corps va sonner, je me décide à demander à mon père s'il sait quand mon oncle Karl doit venir.

—Il ne viendra pas, répond-il. Je ne lui ai télégraphié qu'hier soir. J'avais oublié.....


J'avais rêvé d'une évasion physique. Cette évasion matérielle n'étant pas possible, l'évasion morale n'est pas possible non plus. Du reste, je n'essayerai même pas; ce serait trop difficile. Je comprendrai, mais je ferai semblant de ne point comprendre, ainsi que presque tout le monde. Je resterai dans le rang; dans la geôle dont les barreaux furent poinçonnés à Francfort, le 10 mai dernier, et scellés avec le sang des pauvres quinze jours après. On élabore de nouveaux règlements pour l'établissement; les gardes-chiourmes, depuis leur victoire à Paris, ont repris de l'assurance; les forçats ont repris leur chaîne, à laquelle l'impôt a ajouté plusieurs boulets; les partis politiques continuent leurs promenades en queue de cervelas. L'Assemblée Nationale «élue dans un jour de malheur» siège à Versailles; elle représente la France, «qui veut la paix», et elle «libère le territoire» à grands coups de milliards.

Il y a pourtant une portion du territoire qu'on ne libérera pas, hélas! C'est l'Alsace-Lorraine. La perte des chères provinces est bien cruelle à tous les coeurs français; et particulièrement au coeur de M. et de Mme Raubvogel. M. Raubvogel est Alsacien; et Mme Raubvogel est devenue Alsacienne par son mariage. Je devrais dire, pour être plus exact, qu'ils sont tous deux devenus Français; et il conviendrait d'ajouter, pour mettre les points sur les i, que Raubvogel vient d'opter pour la France. Raubvogel a éprouvé quelque difficulté, pour cette option; il ne pouvait pas présenter les papiers nécessaires. Son acte de naissance, par exemple, et d'autres documents, ne pouvaient être découverts à Strasbourg, berceau du cousin, d'après son propre témoignage.